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Mon accouchement gémellaire

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Des odes à lamour, il y en a eu de tout temps.

Mon message ne sera ni plus beau, ni plus fort, ni plus juste, ni plus vrai.

Il ne sera pas moins lourd, ni moins vivant, ni moins las.

Mais il sera pour vous, et je tenais à lécrire, de mes phalanges maladroites sur le clavier et avec mes souvenirs en puzzle déjà loin, si peu réalistes, à bien y réfléchir. Quimporte.

Il ny aura jamais dhistorien pour venir fouiner ou rectifier, jamais de technicien pour mesurer le temps qui passe, jamais de chimiste pour disséquer mes émois.

Alors je fais ce que je veux, et je le fais autant pour vous que pour moi. Cest du pur égoïsme de mère, et j'ai bien envie de prendre mon temps et des libertés avec ce qui fut. Dailleurs, ce qui fut réellement, personne ne saurait le dire. Interrogez la sage-femme et elle vous racontera sa nuit du 31 décembre au 1er janvier de manière différente ; interrogez la femme de service et peut-être ne sen souviendra telle même pas, hormis quil fallut écrire 2009 au lieu de 2008 sur un cahier de transmissions ce matin là.

Pour moi, ce fut évidemment une toute autre histoire, en même temps quun jour parmi dautres.

Cétait un jeudi.

Je voulais dire au passage quon nous berne avec cette histoire de jour : lundi, mardi, mercredi, jeudi et la suite. Cest le même nom à chaque fois, lundi 16 ou lundi 23, on aurait bientôt lillusion que cest kif-kif. On oublierait, presque, de cette façon, que le lundi 23 na de commun avec le 16 quune dénomination préfixe arbitraire et strictement langagière, donc a priori erronée : il ny a pas deux lundis qui se ressemblent, et le 23, on a vieilli de 7 jours. Le lundi 16 est perdu, on ne le vivra quune fois en vrai, même si on pourra le revivre en pensées une infinité de fois, et, comme pour nous consoler, de manière différente. Le temps nest jamais quune fuite en avant, avec des enchaînements à linfini, mais il ne tourne certainement pas en boucle.

Ce fut donc un nouveau jeudi pour moi. Le premier jeudi. Par pures coïncidence et convention, il se trouve aussi que ce fut le premier jeudi de lannée. On dit le Premier de lAn ; la locution annonce demblée la couleur : les autres jours ne compteront pas.

Ca tombe bien, ce jeudi doit compter, va compter. Sil ny en a quun, cest celui-là quil faut garder ; cest celui-ci que je vais retenir pour ma part, si vous le permettez.

Je brode, je brode, mais cest peut-être parce que mes souvenirs sont flous ; cest peut-être aussi pour ne pas en venir trop abruptement aux faits. Et puis, je me délecte du menu, je veux garder le meilleur en point dorgue au repas. Je vais le revivre en pensées une nouvelle fois, ce jeudi, et, comme cest écrit, ça compte double : cest un souvenir de plus, à lexistence propre, qui va senregistrer dans mon disque dur.

J'ai commencé par lamour, je vais continuer par lamour.

Il y en a des mots pour lamour. Tomber amoureux, faire lamour, vivre damour et deau fraîche, amour toujours, quand on a que lamour Que de rengaines et pourtant, que cest joli ! Ca nous mène par le bout du nez cette affaire.

Je suis amoureuse de mon mari, toujours, encore. Pourquoi ? Je nen sais rien. Il doit y avoir un truc entre nous (le chimiste saurait) , ou alors cest affaire de pure coïncidence (lhistorien trancherait). Bref, ça dure depuis bientôt 15 ans, dont 6 de mariage. Voyez, je compte moi aussi en années, et pourtant, aucune année avec lui ne ressemble à la précédente.

Les années ségrènent en sa compagnie comme autant de voluptueux chapelets : il nest sans doute pas plus exceptionnel que moi, et on va simplement bien ensemble comme se plaisent à dire les gens autour de nous.

On a fait lui et moi notre mai 68 en 2008 : la base sest rebellée contre la tête. La tête navait pas programmé de grossesse, peu importe, cela ne mempêcha pas dêtre enceinte, et lui dêtre le co-auteur de cette révolution biologique du joli mois de mai.

Une révolution, ça dure et ça tourne, comme autant de rotations pour atteindre un supposé sommet. Ca marque aussi. Mon corps a été tout marqué par cet acte, non pas manqué, mais incidemment réussi. J'ai eu une grossesse pénible. Je ne vais pas métendre dessus, je ne suis pas chochotte.

Deux bébés dans ton ventre, à porter en même temps, cest normal que tu aies mal. Non ce nest pas normal, pas de souffrir tout le temps, du dos, du ventre, le jour, la nuit, alors que moi, oui, moi, je suis une force de la Nature : pour preuve, la Nature, elle ma jugée suffisamment forte pour nourrir de hautes ambitions à mon égard. Il y a un mystère irrésolu, et une grande peine, déjà totalement oubliée.

Passons sur lenchaînement des jours, des semaines, tantôt daménorrhée tantôt de grossesse dans le langage des praticiens. Passons sur la multiplicité des examens : vous les connaissez vous aussi par cur, et je ne vais pas raconter une énième échographie où tout va bien, sous la seule et importante précision que tout va doublement bien.

Un jour tête en haut, lautre en bas, parfois en transverse. Vous échangez vos places, petits bébés, mais pas vos poches. Chacun chez soi, chacun son placenta, même si vous ferez pot commun à la fin, à deux sur une masse placentaire devenue énorme, fusion oblige.

Tout a été mesuré de vous, mais personne ne sait vraiment à quoi vous ressemblerez, même pas moi. Je ne sais pas non plus à quoi je ressemblerai en fin de course, et, après, avec deux bébés dans les bras. Ca me fait un peu peur tout ça. J'ai déjà deux enfants et, deux de plus, ça fait quatre. Je sens le poids des responsabilités au bout de laddition. Votre papa aussi, pour sûr, je ne suis pas le seul capitaine du navire. Heureusement.

Heureusement, oui, cest un mot qui nous va bien. Heureusement quon saime, heureusement quon a la santé, heureusement quon a de gentils enfants, heureusement quon a les moyens.

Sous dautres latitudes, ou peut-être même sous celles-ci, votre avenir aurait été compromis.

Chez nous, vous avez carte blanche.

Alors on se prépare, nous, les parents, les responsables, les ébahis, tant bien que mal. On se fait du bien en allant voir des sages-femmes qui nous rassurent sur le déroulement de laccouchement, sur lallaitement des jumeaux ; on sintéresse à des ouvrages qui seraient restés naguère dans les rayons du libraire : le guide des jumeaux, le mystère des jumeaux, élever mes jumeaux, comment ne pas craquer avec des jumeaux, et pourquoi pas, voir la vie en rose avec des jumeaux (à venir).

Je me réserve la parution de ce dernier ouvrage car, avec des jumelles, je redécouvre à proprement parler la couleur rose : cest mon aînée qui est contente du haut de ses quatre ans ; la petite fille qui sommeille encore en moi aussi, je lavoue. J'ai eu la fièvre acheteuse toute ma grossesse. Une fois le choc passé, je nhésite pas à taper à linfini mon code de carte bancaire comme pour me prouver que tout cela est bien vrai.

Deux turbulettes, deux transats, deux matelas, et vas-y pour deux bonnets. Bientôt, il y aura deux bébés, on ne ma donc pas menti.

Au regard consciencieux du gynécologue et attendri des sages-femmes, je comprends à chaque fois un peu plus que ce nest pas du chiqué, cette affaire. Moi, je suis le réservoir de tout ça : les regards, les remarques, les petits curs qui battent et les gesticulations intérieures. Je me surprends moi-même à me regarder avec tendresse, toute la tendresse que j'ai pour cette ancienne petite fille qui a grandi, bien vite.

Et cen est fini de 2008. On ne va pas séterniser.

Cest fou comme le réveillon du 31 na jamais rien représenté pour moi. Autant Noël me scotche, cest une fête attachante, enfantine, religieuse. Autant la St Sylvestre est aussi anecdotique que le chat de dessin animé qui porte le même nom. Une soirée de boisson, où on se réunit ensuite, plus raisonnablement, vers lâge de 30 ou 40 ans, pour papoter cuisine et bonnes résolutions, pour passer tout juste un bon moment, mais un peu forcé quand même.

Au 1er janvier, on sature dailleurs un peu, comme le réseau des téléphones.

Pour ma part, point de vux ce jour-là. Un bisou fraternel à mon mari à minuit, après le rangement des photos de 2008, et hop au lit, avec mon gros, mon immense ventre.

Mère calme à agitée. A 4 heures du matin, cest le début du déluge. Je perds les eaux, pour la première fois de ma vie en trois grossesses. Chic !

Cétait une vieille envie, cest bizarre, le coup du chéri, réveille toi, je crois que je perds les eaux. Et cest exactement ce que j'ai dit à mon mari, sous la seule réserve quil sappelle Bertrand et non chéri, surtout quand il y a urgence.

Je sais juste que je coule, de plus en plus ; j'ai des sensations aussi, de plus en plus. Normal, jaccouche. Cest carrément irréel, moi, dans la salle de bains, en train de me demander si je dois mettre une serviette ou pas, si je peux prendre une douche, par quoi commencer.

Je me reprends, il le faut. Et puis, je suis une vieille habituée des accouchements, cest le troisième en même pas quatre ans, je ne vais quand même pas me faire avoir comme une bleue.

Je décide donc davertir chéri, de descendre me regarder dans la glace, de prendre ma douche, de mettre une serviette de protection dans ma culotte, dans cet ordre là.

Chéri, de son côté, après un cest pas vrai !? , sans doute très banal dans la bouche dun homme, décide de se lever, de shabiller, de prévenir ses parents pour garder les grands, de finir les valises, dans cet ordre là.

Quelques minutes après, nous voilà donc de nouveau dans la voiture, comme il y a presque 4 ans, comme il y a 2 ans et demi, sauf que ce nest pas la même (une vraie familiale désormais).

Nous, on na pas changé, on est toujours anxieux au seuil de la grande aventure. Il y a aussi une subtile magie dans tout ça, et beaucoup de choses revêtent à ce moment une importance considérable, sous leffet de ladrénaline.

Je me souviens ainsi du temps quil faisait (ni trop froid ni trop chaud) , de la couleur de laube du matin du 1er janvier, du feu rouge de lavenue qui descend vers lhôpital. J'ai encore dans les reins la sensation des virages de campagne, les arbres de lhiver, la route sinueuse, comme si je navais voulu laisser aucune miette du gâteau.

Nous nous efforçons dêtre tous deux concentrés, et en même temps, notre excitation est palpable, ce qui permet de badiner. On relève ainsi le fait que nos filles naîtront le 1er janvier, alors que leur papa avait parié sur le 31 décembre pour des raisons bassement fiscales. Je charrie Bertrand avec ça. On simagine aussi la tête défaite du personnel après un réveillon de Saint Sylvestre, mi-amusés mi-inquiets à lidée quils puissent être à côté de leurs chaussures. Cest comme si on prenait une très grande inspiration avant une descente en apnée. Ca fait déjà du bien.

Quand on arrive sur le parking de la maternité, cest le désert. On commence à se dire que léquipe de garde doit être réduite à sa plus simple expression.

Bon côté, j'ai peu à marcher, et Bertrand naura pas loin pour chercher les bagages.

On sonne sur le bouton des urgences pour les femmes enceintes de plus de 6 mois. J'ai vu en effet quil existait aussi une sonnette durgence pour les femmes enceintes de moins de 6 mois ; jen garde le cur serré.

Une première personne arrive, premier intervenant dans le décor de lhôpital. Ce nest pas une sage-femme, sans doute plutôt une aide-soignante qui accueille les dames comme moi qui tiennent leur gros ventre avec un mari en bandoulière. Elle nous introduit dans la salle dexamen, me confie la chemise de nuit dusage et le flacon de recueil des urines.

Un blanc. Pause. Respiration profonde pour moi. Jinspire par le nez, expire par le nez ; jexpirerai par la bouche quand mon nez ne suffira plus, et je veille pour linstant à ne surtout pas massécher. Je suis relativement détendue. J'ai très envie de ces bébés et que tout se passe bien pour tout le monde.

La sage-femme arrive. Elle est brune, jeune, elle sappelle Floriane ; cest joli, Floriane. Elle se présente bien ; elle ne doit pas être vieille dans la profession car elle affiche un enthousiasme palpable et me présente très pédagogiquement les premières étapes de laventure. Je la laisse dire. Je la trouve sympathique quoique particulièrement volubile, et la nuit du réveillon ne la visiblement pas fatiguée, donc cest bon pour moi !

Elle veut vérifier quil sagisse bien de liquide amniotique. Elle en recueillera une quantité très importante en quelques secondes dexamen, donc ça ne laisse aucun doute. Mon premier petit bébé a bien percé sa poche, à 8 mois de grossesse, 10 jours avant le déclenchement ; bravo championne !

On parle tranquillement entre les contractions. Cest surtout elle qui discute car je me contente souvent dune réponse laconique pour préserver mon capital concentration. Elle me parle de la péridurale et de la spécificité de laccouchement gémellaire. Je nai pas la prétention de men passer même si je gère bien, mais pour linstant cest un second temps dans mon esprit. Je lui rappelle pour le streptocoque B ; de toute façon, cest écrit en rouge sur mon dossier : il ne faut pas quelle oublie la perfusion dantibiotiques.

En mexaminant, elle me fait très mal, mais je suis à 4 et le bébé perceur de poche doit déjà appuyer bien fort sur le col. J'ai de puissantes et efficaces contractions, mais rien qui ne panique la maman ; il nempêche que la petite fille qui sommeille en moi est sûrement morte de trouille. Je maintiens ma décision de faire taire la petite fille temporairement.

Elle a lair bien réjouie, Floriane. Un accouchement de jumeaux, là en fin de garde, et en début de carrière, cest inespéré. Une multipare, un mari très au fait de ce quest un accouchement, deux présentations céphaliques, un liquide non teinté, pas dhypertension, pas de diabète ; bon niveau social, pas dinsultes, compréhension correcte de ce qui se passe. La configuration idéale. Floriane a le sourire.

On va changer de salle.

Je ne peux pas mempêcher de détailler des yeux les couloirs, lagencement des choses autour de moi. Tout est très calme.

On passe devant une salle vitrée où plusieurs personnes du service sont là ; sans doute y a til des reliefs de fête sur la table. En tout cas, tout le monde nous regarde avec bienveillance. Le monde nous sourit.

Virage à gauche, on arrive en salle daccouchement, directement, sans passer par une chambre de pré-travail ou une salle nature. Cest une naissance gémellaire, sécurité maximale derrière les sourires.

Bertrand me fait remarquer que cest dans cette salle, la quatrième salle, la dernière, que notre fille Bertille est née. Jy vois un excellent présage, même si, dans mes souvenirs, la salle me semblait plus grande.

Je me couche péniblement sur le lit-brancard. Floriane doit installer son équipement, perfusion et double monitoring. Ce ne sera pas facile de capter les deux bébés car on nest pas bien sûr du positionnement. De mon côté, je mefforce de garder toujours la même concentration. Lheure tourne néanmoins et la révolution est bien en marche, avec ses hauts, ses bas, ses duretés. Ca fera des oscillations en pointe sur le monitoring à la ligne contractions .

De lintérieur, je sens toutes ces vagues. Alors jen imagine dautres. Rialto ! , San Marco ! , jentends la voix du gondolier crieur de Venise, et sur mon visage souffle la douce brise du Grand Canal. Nous sommes en juin 2006 et je suis enceinte de 7 mois de mon fils. Je vois le visage de mon mari et profite des rayons du soleil, comme un chat paresseux.

Bip-bip. Les machines dans la salle numéro 4 continuent leur inlassable litanie.

Moi, je suis repartie. Saint Malo en novembre, cest joli, surtout dans la maison de famille aux volets fragiles face au vent du large. La plage du Sillon est monumentale, la mer majestueuse. Mes enfants courent autour de moi. Bertille et Enguerrand jouent à imiter les poissons ; en guise de ça, ils se transforment plutôt en dauphins à lassaut des flots. Ils vont ressortir tout mouillés mais heureux, et moi je suis heureuse.

Bip-bip. Et la contraction se termine. Jusquà la suivante.

Je ne dis absolument plus rien. Flo samuse avec ses capteurs, ou plutôt les bébés samusent avec elle. Ce nest pas simple ce qui se passe à lintérieur. Jentends en voix off beaucoup de choses ; mon mari aussi parle, mais pas trop. Il est au top.

Jamais je ne lai senti ailleurs quavec moi, à Venise, à Saint Malo, dans la salle numéro 4. Sans quon se parle, il sait où appuyer, respecte les silences et fait linterface entre moi et le monde extérieur. Dans ma bulle, rien ne filtre. Je sens son doigt qui appuie sur ma main, point de digipuncture béni appris en cours. On sest entraîné comme des champions. On respire ensemble. On gravit à deux un sacré sommet.

Je propose à Floriane de me mettre sur le côté. Cette faveur mest accordée. Le capteur du bas me fait mal, je le soulève un peu. On me laisse faire.

Chaque contraction est un pas en avant, un pas de géant. Jen suis au moins à 7 je crois quand lanesthésiste entre en scène. Depuis le début du travail, je nai pas crié une fois, sauf au moment des vérifications de létat du col, mais je men suis vite excusée, dun regard, dun sourire.

Je pense dabord que lanesthésiste est une étudiante car elle a une frêle allure dinterne.

Jour férié oblige, cest la jeunesse qui a été réquisitionnée !

Elle me pose la péridurale. Ce nest pas douloureux en soi, sauf un produit qui brûle, très fugacement. Du coup j'ai pris à un moment une mauvaise posture ; pas de conséquence heureusement à ce geste intempestif, la jeune praticienne est une professionnelle.

Je nai pas retenu son nom mais je me souviens très bien de son visage. Elle respire vraiment la jeunesse et la douceur. J'ai du mal à me la représenter en maître des potions qui peuvent vous envoyer très loinet pourtant.

A bien y réfléchir, je nai pas non plus la tête de lemploi. Entre lair aguerri que je dégage et la petite fille tremblante à lintérieur de moi-même, il y a au moins un espace aussi large que le Grand Canal.

Lanesthésiste sassoit sur une chaise, en face de moi. Elle écrit calmement sur une petite tablette, me pose quelques questions, contrôle mon état. Je sais que ça peut être un acteur clé de cette double naissance : au cas où tout vienne à sobscurcir pour les bébés, elle sera là, en maître des potions, pour ménager in extremis lissue la plus favorable pour nous tous.

Elle nest pas seule. Ghislaine est là, plus âgée ; cest son assistante, une infirmière anesthésiste qui mexplique tout, installe des produits et positionne des tuyaux, dans le plus grand respect de mon intégrité physique.

Linterne arrive. Encore une jeune femme, décidément ! Elle profite de laccalmie de la douleur pour réaliser la dernière échographie de ce long voyage. Les images sur fond noir en deux dimensions feront bientôt place à de vrais visages et à la vie du dehors. Je regarde lécran : vous êtes là toutes deux, lune bien bas, et lautre cachée très haut dans lutérus.

Lheure tourne. 8 heures sans doute, ou 8 heures 30. Relève de la garde comme à Buckingham.

Floriane nest pas pressée. Cest presque à regret quelle quitte la salle. On était bien tous ensemble. Catherine, la quarantaine, sera la nouvelle sage-femme.

Elle sait que cest elle qui aura la responsabilité du déroulement de lultime phase de cette aventure. On fait connaissance. Cest une belle personne, de ce que jen ressens.

Mon mari doit être affamé. Cest quand on est sous péridurale quon peut se poser ce genre de question. Léquipe lui promet un café, mais la boisson tarde à venir.

Catherine marque un temps dhésitation. Je suis à dilatation totale, je le sens. On va pouvoir pousser. Mais le bébé ne regarde pas dans le bon sens, tête en lair, déjà ! … Au toucher, elle vérifie une fois, et encore une deuxième : une oreille, un il, la fontanelle ; pas de doute, elle nest pas dans le bon sens cette petite, on va attendre.

Le café de Bertrand doit refroidir en cuisine, et on est tous aux aguets. Je rigole une dernière fois en disant à Catherine que si elle préserve mon périnée, cest moi qui lui fais le café. Marché conclu.

On sinstalle, ça y est, bébé est prêt. Je sens très bien les contractions. Je précise que point de syntocinon pour moi dans la perfusion pendant le travail, mes vagues se suffisent à elles-mêmes. Catherine met juste en place le booster à ce moment précis, car tout doit aller très vite désormais. On part tous en apnée. Il y a du monde dans la salle, mais pas tant que ça. Pour moi, il y a surtout : moi (au centre) , deux bébés (dont lun ne demande quà sortir) , leur papa, et la sage-femme Catherine.

Un bébé arrive en quelques poussées, extrêmement facilement. J'ai senti sa descente, sa toute petite tête passer, son corps. Je lattrape : on ma fait cette faveur, ce nest pas fréquent dans une configuration gémellaire. Le cordon est coincé autour dun pied, mais très vite je peux la poser sur moi, petit bout de femme nue dans son manteau blanc de vernix.

Me voilà dans une situation inédite. Dhabitude, on passe de létat de femme enceinte à celui de maman en un instant, le premier souffle de lenfant. Là, me voilà, émue aux larmes comme déjà maman de cette poupée, mais encore prise aux tripes par sa sur, lovée au fond de moi. Ô temps, suspends ton volmais pas trop !

Il y a toujours, paraît-il, un peu de complexité à faire naître le deuxième jumeau (J2). Le col béant, lutérus libre du premier occupant, le deuxième est un électron libre qui peut se positionner à lenvi, et pas toujours comme il le faudrait. Cest en partie ce qui explique le taux élevé de césariennes en urgence dans ce type daccouchement.

Dans la salle, la scène se dédouble. Je suis pendue au regard de ma fille avant quon ne lemmène avec précaution dans la pièce attenante avec une première équipe médicale et le papa à ses trousses. Catherine passe la main à un gynécologue-obstétricien qui vient darriver, et une seconde sage-femme vient en renfort.

Le médecin est sympa. Cest le seul intervenant masculin, maintenant que jy pense. Lambiance est détendue, les uns et les autres se tutoient. Je ne sais plus trop à qui je dois me référer. On me signifie que cest lui qui est désormais en mesure de me renseigner. Catherine a passé la main ; néanmoins, je plante toujours mes yeux au fond des siens pour me donner du courage et pour massurer que tout va bien. On se connaît elle et moi. Derrière les sourires, je sens une concentration de toute léquipe. Je suis un peu impressionnée.

Catherine est désormais à ma gauche, elle tient le bébé dans mon ventre à la verticale, pour quil nait pas la mauvaise idée de se présenter de côté. Elle nappuie pas. Cest ferme et plein de rondeur en même temps. Le médecin est monté au front, il essaie de deviner la présentation exacte de cet enfant. Le problème, cest quil ne descend pas vraiment et que la tête nest pas dans laxe. Ils en parlent entre eux ; à un moment, Catherine monte au front aussi. Quelque chose ne leur plaît visiblement pas.

Le bregma est une présentation céphalique en légère déflexion intermédiaire entre le front et le sommet. On ne sent pas la petite fontanelle au toucher. On est assis en quelque sorte entre deux chaises : avec un peu de chance, lévolution se fera en faveur dun accouchement par le sommet ; avec un peu moins, on risque une rotation vers une présentation de la face. Japprendrai, heureusement plus tard, que 40 % des présentations bregma doivent requérir une assistance instrumentale, et quun nombre non négligeable se conclue par une césarienne durgence. La rupture utérine est un des risques, en cas de défaut dengagement et denclavement.

Je ne connaissais pas ce mot, bregma. Mais répété par Catherine et lobstétricien, j'ai compris quil était la cause de leurs soucis. Je demande alors ce dont il sagit, et on me dit que le bébé est mal positionné.

Javoue que je ne sais pas trop quoi faire. Jinterroge des yeux léquipe, très attentive à mes sensations et totalement à lécoute. On me fait pousser, car je sens les contractions, mais le bregma est toujours là, entre ma fille et mes bras. Le changement de stratégie me pend au nez, sauf meilleure idée de la maman.

Le médecin parle alors de ventouse. Il faut en sortir, jen ai bien conscience.

J'ai toutefois une meilleure idée. Je sens la petite avancer, la tête se fixe un peu mieux dans mon bassin. Moi, naguère effacée (cest le cas de le dire ! ) , je me prends à dire au médecin que jaimerais pousser, simplement pousser cette enfant au monde, que cela peut se faire ainsi.

Silence religieux dans la salle. Le médecin interroge des yeux la sage-femme ; cest une situation inédite, pour eux aussi j'ai limpression.

Mon mari est revenu derrière moi, impliqué et recueilli. Lauxiliaire est à ma droite, elle nen perd pas une miette.

Le docteur me passe la main, très clairement. Il me dit bon OK, on y va .

Coup de maître, mon bébé, ma princesse, mon indolente, va naître comme ça, sans ventouse, sans complication, juste grâce à ce putsch maternel ! Deux ou trois magnifiques poussées : je vais menvoyer des fleurs, mais cest comme cela que la naissance sest déroulée, dans le calme et avec raison. Un quart dheure sest écoulé entre les deux naissances, un moment court et une éternité en même temps.

Je sens un ouf de soulagement général quand elle naît, toute rouge de mon sang, mais tellement belle, lourde, et vivante ! Lobstétricien nen revient pas davoir réchappé à la ventouse, je le sens presque aussi soulagé que moi.

On me la pose sur moi. Elle est très différente de sa sur. Une blanche, une rouge, comme des jolies roses fraîches ! Très rapidement, on empile les bébés sur moi, ce qui forme un improbable bouquet. Impossible de savoir quelle couleur javais, moi, à ce moment précis, mais ça devait être celle du bonheur.

Bertrand prend quelques photos. Jaimerais que lamour et la fierté simpriment sur largentique. Nul doute que mon cur, lui, en gardera trace pour léternité.

La salle numéro 4 est comme baignée damour, et lheure est à la légèreté. On mesure et on pèse la nouvelle arrivée (2.710 kgs, soit 200 grammes de plus que la petite aînée) , on lui met une couche. Catherine mavoue quelle aurait bien voulu un café mais que mon périnée sest déchiré et quune minuscule épisiotomie avait donc dû être réalisée pour éviter de gros dégâts. Je lui ai immédiatement donné labsolution. Je ne sais pas faire le café pour être honnête.

Elle reviendra me voir, le jour de mon départ, au moment du déjeuner, entre la poire et le fromage, pour revoir les poupées et me dire quelle avait vécu un moment fort avec nous. Mes valises sont bouclées et la chambre en ordre. Je regrette alors déjà que ces moments inoubliables sécrivent au passé. J'ai les larmes aux yeux et elle nen est pas loin. On se quitte pour de bon. Elle reprend son service de tous les jours et moi, je vais presque reprendre ma vie de tous les jours, avec les mains un peu plus encombrées quà larrivée. Deux bien précieux fardeaux à la peau chaude et câline. Ce quil faut de regrets pour payer un frisson. Mais je le certifie, lamour peut être heureux.

Je ne remercierai jamais assez toute cette équipe du Nouvel An. Vous fûtes épatants, et nous ne létions pas moins. J'ai vécu des naissances sereines, heureuses, respectueuses grâce à vous. Seule dans la nature, ça naurait pas été évident. Ecrasée par une équipe omnipotente non plus. Ce jour-là fut une réussite, une réconciliation de la médecine avec la maternité et la physiologie.

Je suis immédiatement tombée amoureuse de mes filles, cela va sans dire. J'ai décidé de les allaiter, comme pour prolonger symboliquement notre trinôme fusionnel. Chaque minute en leur présence est un délice. De retour de la maternité, sous la neige virevoltante du 5 janvier, je me ferai dailleurs la réflexion que je pourrais mourir pour elles. Pour elles aussi.

Après un ultime regard sur nos filles, les dernières de notre jolie famille, nous avons décidé, mon mari et moi, en salle daccouchement, dappeler la rose blanche Mahaut, et la rose rouge Aliénor.

Deux prénoms du Moyen Age. Deux prénoms de souveraines, parce que le monde est à elles.

(nb : le collage à partir de Word a laissé de côté quelques ponctuations. Je vous prie de m'excuser si la lecture s'en est trouvée compliquée).
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50688
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