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le féminisme doit repenser la maternité

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 Bonjour,

http://www.lemonde.fr/web/article/ [… ] 812,0.html.

 

 

 

Entretien.

Yvonne Knibiehler : "Le féminisme doit repenser la maternité"

LE MONDE DES LIVRES | 08.02.07 | 12h38  •  Mis à jour le 08.02.07 | 12h38.

 

 

Le féminisme, affirmez-vous, a fait fausse route en décidant d'ignorer la maternité. De fait, dans les années 1970, il n'était pas politiquement très correct de faire des enfants quand on était militante…  

 

N'exagérons pas : à l'époque, il y avait tout de même quelques intellectuelles pour défendre la maternité. Mais elles le faisaient en se mettant du côté du corps. Elles louaient la beauté de la grossesse, de l'accouchement… Personnellement, je n'ai pas trouvé beau d'être enceinte ni d'accoucher. Ce que j'ai trouvé en revanche miraculeux, c'est la rencontre avec ce petit être qui, dès les premières heures de sa vie, exprime combien il est humain. En cela, j'ai longtemps été en désaccord avec Simone de Beauvoir qui, dans Le Deuxième Sexe, définit la maternité comme un obstacle à la vocation humaine de transcendance. Je suis une femelle mammifère, certes, mais je ne suis pas une bête. Et ma relation avec les petits que je mets au monde est aussi faite d'intelligence, ce qui ouvre précisément la possibilité d'un dépassement, d'une transcendance. C'est ce qui, par la suite, m'a permis de me réconcilier avec Beauvoir, qui perçoit elle-même parfaitement cette possibilité : la femme, écrit-elle, "ne peut consentir à donner la vie que si la vie a un sens ; elle ne saurait être mère sans essayer de jouer un rôle dans la vie économique, politique, sociale".

   

 

 

 

D'un côté les mères, de l'autre les féministes : en tentant de joindre les deux, vous avez souvent eu "le sentiment d'être assise entre deux chaises". Mais votre parcours d'historienne (Yvonne Knibiehler a dirigé longtemps l'unité d'histoire de la famille à l'université de Provence) n'a fait que renforcer votre conviction…  

 

En tant que féministe de la deuxième vague (celle des années 1960-1970, qui succédait à celle des suffragistes de la IIIe République) , je suis restée, c'est vrai, marginale et contestée. Pourquoi ? Parce que tout en soutenant les combats des militantes sur la sexualité, la maîtrise de la fécondité, le pouvoir ou le travail, j'étais persuadée que la maternité resterait un enjeu central de l'identité féminine. Je ne pouvais pas me satisfaire de cette injonction implicite : "Sois mère et tais-toi." Ma formation d'historienne comme ma propre sensibilité me permettaient d'affirmer que la maternité, ce n'était pas seulement un épanouissement narcissique, une jubilation personnelle. C'était aussi, et tout autant, une fonction sociale. Et j'étais convaincue qu'en ignorant cette fonction sociale, on ignorait la moitié au moins des réalités maternelles. Depuis, les résultats de mes recherches n'ont fait que renforcer cette certitude. Le féminisme doit d'abord repenser la maternité : tout le reste lui sera donné par surcroît.

 

 

Le féminisme, écrivez-vous, souffre d'une "faiblesse congénitale" : la transmission de l'identité sexuée est beaucoup plus difficile pour les femmes que pour les hommes. Pourquoi cette différence ?  

 

Il est relativement facile pour un père d'apprendre à son fils à devenir un homme, parce que cela ne met en jeu que leurs ego respectifs. Mais entre mère et fille, la transmission met en jeu la vocation même de l'espèce humaine. Ce qu'une mère apprend à sa fille, c'est que tout son corps est engagé, profondément, dans la reproduction de l'espèce. Autrement dit dans un domaine qui touche au sacré, qu'on ne parvient pas à laïciser tout à fait. Les médecins ont beau avoir fait une lumière totale sur le processus de l'engendrement, de la gestation, de l'accouchement, on investit tellement dans la naissance humaine que celle-ci reste sacrée, et la mère avec elle. Or si je veux élever ma fille comme un être intelligent et cultivé, je peux le faire. Mais je ne sais pas dire ce qui en moi exige la maternité. Cela ne peut se transmettre que par le modèle, et ce modèle s'impose aujourd'hui de façon moins évidente, moins naturelle qu'autrefois.

 

 

Plus de trente ans après la loi Veil autorisant l'avortement, les femmes se sont-elles réellement approprié la maîtrise de leur fécondité ?  

 

Que la liberté de donner ou non naissance à un enfant soit désormais inscrite dans la loi est évidemment capital au plan symbolique. Mais cette liberté juridique reste formelle si la liberté psychologique fait défaut. Prenez l'exemple des Pays-Bas : voilà un pays qui a la loi la plus libérale en matière d'avortement, et en même temps le taux d'avortement le plus bas du monde… Preuve que les deux ne sont pas contradictoires. En France, en revanche, le nombre d'IVG reste anormalement élevé (13 à 14 pour 1 000 femmes en âge de procréer). Pourquoi ? Parce que l'on ne dit pas assez aux femmes qu'il s'agit aussi d'une épreuve, physique et morale. Tant que l'IVG restera pour les femmes un symbole de libération, elles la subiront sans protester, si désagréable soit-elle. Et il en va de même pour la contraception. Les produits dont les femmes ont besoin pour maîtriser leur fécondité sont fabriqués par des multinationales dirigées par des hommes, lesquels se soucient beaucoup plus des profits de ces fabrications que de la libération des femmes. Tant que cela n'aura pas changé, les féministes ne pourront pas se vanter d'avoir conquis la maîtrise de leur fécondité.

 

 

Aujourd'hui encore, dans leur écrasante majorité, les mères qui travaillent peinent à concilier leurs responsabilités professionnelles et parentales. La nouveauté, c'est que désormais elles en parlent. Assiste-t-on à l'émergence d'une troisième vague de féminisme, tentant, enfin, d'allier égalité et maternité ?  

 

Si tel est le cas, on verra comment elle déferle… Ce que j'espère, c'est que celles - et ceux - qui se diront féministes à l'avenir auront compris qu'il faut, certes, aider les femmes à ne pas être mères quand elles ne veulent pas l'être, mais qu'il faut aussi les aider à l'être quand elles le souhaitent. Cela doit-il nécessairement passer par une répartition égalitaire des tâches parentales ? Je ne le crois pas. Un temps, peut-être, les femmes ont pensé que l'on allait tout partager, mais elles en ont perdu l'illusion. Ne serait-ce que parce que les mères continuent de s'investir plus que les pères, et que trop sacrifier les soins aux petits constitue souvent, pour elles, une privation. Il faudra bien que les jeunes générations parviennent à résoudre cette quadrature du cercle, dont tout le monde, parents comme enfants, pâtit aujourd'hui… Ce n'est pas un hasard si les candidats à la présidentielle ne cessent de promettre plus de crèches, plus d'aides aux parents qui travaillent. Ni si Germaine Poinso-Chapuis, qui fut en 1947-1948 - bien avant Simone Veil - la première ministre française de plein exercice, chargée de la santé et de la famille dans le gouvernement de Robert Schuman, avait l'idée de créer un ministère de l'enfance… Preuve s'il en fallait que le problème n'est pas neuf.

 

 

Dans ce contexte, quel regard portez-vous sur la candidature de Ségolène Royal à la plus haute fonction de l'Etat ?  

 

Le fait qu'une femme ayant quatre enfants, et n'ayant jamais caché l'intérêt qu'elle portait à la fonction maternelle, puisse être candidate à l'élection présidentielle témoigne indiscutablement d'une évolution des esprits. Mais c'est une avancée à double tranchant. Si elle réussit, cela rassurera les femmes sur leur validité dans le domaine politique. Mais si elle échoue, et contrairement à ce qui se passe pour les hommes, on risque d'en tirer la conclusion que le genre féminin, dans son ensemble, est incapable en politique.

 

 

Quelle serait, aujourd'hui, votre définition du féminisme ?  

 

Le féminisme, c'est l'autre face trop longtemps cachée de l'humanisme, doctrine qui prône l'épanouissement de la personne humaine. Car il se trouve que la personne humaine est sexuée, et que ce qui permet l'épanouissement d'un sujet de genre masculin ne suffit pas toujours à celui d'un sujet de genre féminin. En outre, on constate que la domination masculine, pour des raisons anthropologiques, ne cesse à travers toute l'histoire d'être présente. Elle se déplace chaque fois qu'il le faut, mais elle ne s'efface jamais. Dès l'instant où une femme peut accéder à une candidature politique de très haut niveau, cela ne signifie-t-il pas que le pouvoir est ailleurs, et que la domination masculine s'est réfugiée essentiellement dans le domaine économique ? Ne nous faisons pas d'illusions : le féminisme n'a pas supprimé, ni même beaucoup atténué la domination masculine. Il l'a seulement forcée à changer de place. C'est en quoi ce mouvement politique est inamovible et éternel, et aura pour fonction, de tous temps, de limiter les inégalités et les injustices qu'entraîne la domination masculine. Domination qui, de la part des hommes, est souvent inconsciente et rarement délibérée, mais qui n'en est pas moins permanente.  

 

 

 

Propos recueillis par Catherine Vincent.

Article paru dans l'édition du 09.02.07.
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