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Je suis seul, seul avec ma souffrance ...

Témoignage d'internaute trouvé sur doctissimo - 13/02/11 | Mis en ligne le 26/06/11
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J'ai longtemps hésité avant d'écrire, longtemps effacé et recommencé ce que j'ai écrit… Comment moi, qui suis tout sauf expansif, qui suis tout sauf sociable, puis-je trouver les mots pour exprimer la souffrance qui me ronge, l'exprimer face au monde, face à de parfaits inconnus, alors même que pas une fois je n'ai su le faire avec celle que j'appelais ma femme ? Nous n'étions pas mariés, mais partagions notre vie depuis… Elle aurait su le dire elle, moi je suis incapable de me situer dans le temps, incapable même de savoir le jour que l'on est, de savoir s'il y a une semaine où six mois que tel ou tel évènement s'est produit… je crois bien que ça fera 18 ans demain que notre histoire a commencé… pas loin de la moitié de ma vie, dont 17 ans passés à vivre ensemble. Il y aura quatre semaines mardi, ma vie s'est arrêté en même temps que la sienne… j'étais sorti chercher des médicaments pour soigner sa bronchite… une bronchite ! Une maladie de rien du tout !!!!! Et à mon retour, une demi-heure plus tard, elle était… morte… Que dire de plus ? Pour moi ce seul mot résume tellement ma souffrance, la détresse absolue qu'est devenue ma vie…

J'avais 20 ans lorsque notre histoire a commencée, ou bien était-ce 21 ? Jusque là je n'avais fait que survivre. Associal, je ne parlais à personne, merci au minitel pour m'avoir fait croiser sa vie. Sujet à de nombreuses sautes d'humeur, je passais le plus clair de ma vie en pleine déprime ou à envoyer chier tout ce qui s'approchait trop prêt de moi. Elle, elle avait des problèmes de poids, qui n'ont finalement fait que s'agraver.

Malgré ses problèmes, malgré les souffrances que la vie lui avait infligé et lui infligea par la suite, elle tomba amoureuse de moi et me pris sous son aile, dans sa vie… me permettant soudain de commencer à vivre… Incapable de penser à des choses aussi simple que manger, boire ou dormir, c'est elle qui me poussait, elle qui veuillait sur moi, sur ma santée. Elle faisait le gros dos lorsque ma souffrance était telle qu'elle éclatait sur elle. Elle me faisait des bons petits plats lorsque la déprime me rongeait au point que même m'affaler devant la télévision était pour moi sans aucun attrait. Elle était aussi le lien entre moi et le reste du monde, décrochant le téléphone à ma place, moi qui angoissait pendant une demi-heure à la simple idée de devoir rappeler quelqu'un de ma famille… s'occupant des démarches administratives, supportant en silence la souffrance des heures de queue dans les différentes administration, elle pour qui rester debout plus de dix minutes était une souffrance tant physique que morale. Elle était à la fois la muraille qui se dressait devant moi, me protégeant du monde extérieur, et le lien qui m'ancrait presque dans ce même monde. Elle était aussi celle qui, par sa seule présence, m'appaisait et me rassurait lorsque l'angoisse naissait en moi. Lorsque, trop souvent, mon coeur se transformait en un immense gouffre glacé, poser ma tête sur son épaule, la prendre dans mes bras, suffisait à me réchauffer, à arrêter la souffrance… Abandonnée par sa mère à l'âge de deux ans et confrontée à la mort de son père lorsqu'elle en avait 6, elle était tout sauf caline. Elle pestait parfois lorsque je la collais un peu trop, mais toujours lorsqu'elle pensait que je ne le voyais pas, prenant sur elle le reste du temps. Sa grand-mère, dernière personne de sa famille à l'exception de cette mère qui ne voulait pas d'elle, est morte il y a cinq ans de cela… Comme toujours dans ces cas là, les secrets de familles resurgissent et, je ne sais trop ce qu'elle a pu découvrir, mais je me rend compte maintenant qu'ils l'ont rongés de l'intérieur… A sa mort j'ai découvert l'étendu du massacre… des courriers de réclamations, de corrections ou autres, jamais envoyé, des factures presque toujours payée en retard, des documents, pourtant important, éparpillés un peu partout, d'autres qui auraient pu aller à la poubelle depuis des années, conservés au milieu du reste… Elle savait que tout cela m'angoissait, elle était là le jour où, pour la première fois, j'ai essayé de remplir ma déclaration d'impot et ai fondu en larme, pleurant pendant un temps qui me semble maintenant avoir été une éternité, parce que dès le début, dès la simple écriture de mon nom de famille, non seulement j'avais fait une faute, mais en plus je ne l'avais pas mis au bon endroit… Elle savait à quel point tout cela était souffrance pour moi, alors elle n'a rien dit, prenant sur elle pour maintenir la famille à flot autant que possible, pour équilibrer un budget qui ne pouvait pas l'être… Plutôt elle que moi, devait-elle penser, elle qui souffrait de ne pas arriver à m'aimer comme je l'aurais voulu, de ne pas arriver à se montrer tendre et caline comme ma souffrance l'aurait voulu d'elle, elle qui avait tant souffert et à au final parcouru la vie en pensant que la souffrance était la seule chose qui lui était promise… Elle était aussi la mère de nos enfants… un fils de quinze ans et une fille de neuf… C'est elle qui s'occupait des petits bobos, elle qui savait les consoler… elle qui savait les nourrir, les habiller… elle qui savait qu'il faut se laver tous les jours, qu'il faut changer de vêtements régulièrement… bref c'était elle qui leur apprenait la vie…

Aujourd'hui je suis seul, seul avec ma souffrance, seul avec ce gouffre glacé qui ne cesse de grandir à la place de mon coeur, seul avec ces enfants, nos enfants, à qui je ne sais pas parler, à qui je ne sais comment leur apprendre ce que moi-même je n'ai jamais réussi à apprendre… Seul aussi face au monde, face à aux responsabilités qui sont les miennes… seul face à la souffrance de ma culpabilité… seul face à ma honte aussi et surtout… Depuis quatre semaines, les enfants, nos enfants, n'ont plus que moi et je n'ai plus d'autre choix que de faire face au monde… Combien de démarches ai-je fait ? Nettement moins qu'il l'aurait fallu, mais tellement plus que je n'en ai fait en 19 ans… Pourquoi ne l'ai-je pas fait plus tôt ? Je voyais la souffrance de ma femme et moi, tout ce que j'arrivais à faire c'était me taire et souffrir en silence, frustré de ne pas arriver à lui offrir une vie de rêve… et lorsque la frustration était trop forte, lorsque la souffrance finissait par m'étoufer, je l'engueulais de toujours resté le cul sur sa chaise… Tant de choses… non, toutes les choses que j'ai faite ces quatres dernières semaines, pourquoi ne les ai-je pas faite plutôt, lorsque ça lui aurait facilité la vie, lorsque ça l'aurait déchargé d'une partie de son fardeau, aurait calmé ses propres souffrances ? Et toutes ces engueulades absurdes… toutes ces fois où je me suis levé en me disant qu'il fallait que j'y arrive, qu'il fallait que je lui parle de mes souffrances… toutes ces fois où je me suis couché en m'allongeant le plus loin d'elle, pour me punir de m'être une fois de plus engueulé avec elle… Deux semaines avant sa mort, alors que l'on venait de passer les plus belle fêtes de fin d'année, des fêtes où elle commençait enfin à croire en l'avenir, on s'en engueulé pour une futilité de plus… "Je ferais mieux de mourrir", avait-elle lancé du fond de sa souffrance, "vous seriez mieux sans moi"… Je n'ai pas su que lui renvoyer ses propres défauts… Elle en avait des vrais, vivant renfermées dans sa bulle et coupée de tout y compris de ses enfants et moi, mais elle avançait, elle réalisait au fur et à mesure et progressait… ce que moi je n'ai pas su faire, la freinant dans son élan au lieu de l'accompagner… Aujourd'hui si l'on enlève la souffrance il s'avère qu'elle avait raison, je fais des choses que je n'aurais jamais été capable de faire lorsqu'elle était là… Je sais bien qu'elle a tort, que l'on n'est pas mieux sans elle, car tout est relatif et surtout je passe chaque secondes avec la peur de m'effondrer… je passe chaque secondes en équilibre précaire au bord du gouffre… mais le fait est là, si j'arrive à continuer notre quotidien sera meilleur, non parce qu'elle n'est plus là, mais parce que je n'ai pas le choix, je dois faire quelque chose pour que l'on ne vive plus dans un taudis que je n'arrivais pas à entretenir correctement, pour que l'on ne vive plus au perpétuellement bord de l'aénentissement… J'ai honte, tellement honte de lui donner raison alors que je sais qu'elle avait tort, tellement tort… Honte aussi de mes pensées, honte de vouloir la remplacer au plus vite, non dans mon coeur, mais… je serais tenté de dire dans ma souffrance… le vide en moi ne fait que grandir, encore et encore, transformant ma vie en souffrance perpétuelle… une souffrance à laquelle, elle seule avait su mettre un frein… Honte de marcher dans la rue et d'avoir envie de supplier la moindre femme qui passe prêt de moi pour qu'elle me prenne dans ses bras… De son vivant, il m'arrivait d'avoir si mal, de me sentir si vide, que je la serrais fort dans mes bras, si fort… fort au point de chercher à la faire entrer physiquement en moi pour qu'elle remplisse réellement ce trou béant… Honte aussi de sa mort, honte et coupable parce qu'elle est de mon fait… Elle a eu une infection grave cet été… deux mois… les deux premières semaines elle n'a rien fait, et les six autres elle était sous traitement… pourquoi ne l'ai-je pas obligée à aller à l'hopital ? Je le savais pourtant que d'elle-même elle ne le ferait jamais, désireuse qu'elle était de ne surtout pas me laisser seul, seul face aux reponsabilité de la vie… C'est parti sans vraiment partir, c'est cela qui a fini par la tuer… Honte aussi de n'avoir rien fait une semaine avant sa mort, lorsqu'elle m'a appelé terrorisé… jamais je ne l'ai vu avoir peur, ce fut la première fois… La bronchite lui avait pris le peu de souffle qui lui restait, une heure et tellement de pause assises pour aller de la chambre à la salle à manger et l'inverse… des vertiges constant aussi… et puis deux jours avant sa mort elle avait froid, si froid… froid au point de ne plus sentir ses jambes… lorsque je les ai touchées elle n'était pas moins chaude que le reste de son corps, alors je l'ai couverte, j'ai même pris la couette de notre fils pour la couvrir plus… elle mourrait sous nos yeux et la seule chose que j'ai su faire, c'est me montrer tendre avec elle… tendre comme j'avais toujours voulu l'être et n'avais jamais réussi… Elle est morte à la maison… les démarches sont longues, si longues… l'on a enlevé son corps que cinq heures plus tard… elle était là, allongée sur le canapé lit, au milieu de la salle à manger, recouverte d'une couverture… cela faisait quatre heures qu'elle était morte, j'allais devoir chercher notre fille à la sortie de l'école… et le lui dire… j'ai soulevé la couverture et je l'ai embrassé sur le frond une dernière fois… elle était belle… rien de malsain là-dedans, belle elle l'était vraiment, elle est morte sans s'en rendre compte, elle est morte paisiblement… sur le moment, je n'ai vu que cela, la beauté de son visage paisible… ce n'est que deux jours plus tard que j'ai compris ce que j'avais vu…

Certe, son visage était paisible, mais il présentait déjà de nombreuses marbrures de décomposition… quatre heures qu'elle était morte et déjà la décomposition commençait à être visible… pendant six mois l'infection avait continué son oeuvre destructrice, la rongeant de l'intérieur… Pendant deux jours j'ai cru l'avoir regardée agoniser durant une semaine mais c'est pendant six mois que je l'ai regardée s'eteindre sous nos yeux… tout cela parce que j'avais trop peur d'être seul avec les enfants pendant qu'elle était à l'hopital, qu'elle le savait et qu'elle m'aimait au point de faire passer sa santé après cela… Comment puis-je continuer à vivre en sachant que non seulement j'ai pourri sa vie parce que je n'ai pas été capable de me faire soigner correctement, en sachant que c'est pour cette raison qu'elle est morte ? Je vois une psy maintenant… non, je revois une psy, que j'avais vu durant trois ans il y a quelques années…

C'est une dure leçon que j'ai appris à mes dépens, dit-elle… mais elle à tort, c'est au dépend de la vie de ma femme, au dépend de la joie de mes enfants, que je l'ai apprise cette leçon…
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215522
b
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