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Témoignage d'internaute trouvé sur forumfr - 01/03/10 | Mis en ligne le 11/05/12
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Bonjour à tous, J'ai bien besoin de votre aide aujourd'hui. Je vais poster ici deux nouvelles et jaimerais bien avoir vos avis et conseils. Alors voilà : la première "Guide ou guidon" traite de l'histoire d'un vélo qui change de propriétaire, et à savoir que celui qui pédale n'est pas toujours celui qui commande! Deuxième nouvelle, héhé, je ne voudrais pas en dire trop : une femme Roxanne croit son appartement hanté, mais la raison de ses cauchemars est peut-être ailleurs… Allez-y lachez vous sur les coms!!! Guide ou guidon ? Un bruit familier glisse dans mon oreille. Je suis émue, je tremble presque. Mon c¿ur vibre. C'est le subtil contact du frein sur la roue. C'est une musique grinçante, un rythme régulier, métallique, mécanique. Je suis statique, complètement immobile et je capte son tracé sonore. Il zigzague entre les moteurs toussifs, il s'infiltre dans la ville. Un coup d'épaule : on me bouscule. Des rangées de pieds et de talons martèlent le sol. Dans les airs divaguent des mots fugitifs, d'intrigantes et mystérieuses bribes de phrases, des dialogues en confettis. Et la ville se réveille, sous les rayons glacés du soleil. Des passants courent, le poing serré sur leur sac, de fines fumées s'envolent de leur bouche. Leur regard est rivé sur un proche horizon et parfois dévié, au hasard d'un croisement. On croirait entendre la cadence hypnotique d'une poupée en acier mais c'est peut-être le balancement martial d'un petit soldat de plomb un peu rouillé, un peu abîmé par le temps. Et soudain la mélodie s'interrompt. La foule s'écarte, le bus démarre. Le vide s'ouvre face à moi et jusqu'à lui. Je le vois, mon vélo, impassible sur son boulevard. Je le fixe aussi intensément que possible. Voilà cette petite architecture de métal, labyrinthe de fils qui s'entremêlent, mélange symétrique de vis et de boulons, n¿uds et soudures. Par endroits, sa peinture s'écaille, elle est clairement saupoudrée d'éclats de boue séchée. Je reconnais sa pédale gauche au revêtement décollé. Quant à ses pneus, ils doivent encore être incrustés de petits cailloux récoltés sur les bords des chemins. La selle, elle ondule vers le guidon et ce dernier, fièrement élancé vers la route, me jette de profil un regard de dédain teinté d'indifférence. Il y a moins d'un an, nous étions encore si proches… Tout avait commencé dans un bus, en pleine nuit… Autour de la rue, les immeubles cossus découpaient le halo lunaire en milles lames féeriques. Sur un siège, recroquevillée, je contemplais les étoiles par la grosse fenêtre sale et rayée. A côté, un vieillard tenait dans sa main grise une horloge dorée dont la trotteuse claquait bruyamment. Dans ce silence étroit, dans ce bus vide, la pesanteur nocturne et ce son entêtant me terrorisaient un peu plus chaque seconde. Le volant tournait, tournait, tournait, il tournait mais je ne voyais plus le conducteur. Il n'y avait plus que moi et le vieil homme aux iris blancs. Il approcha sournoisement son horloge de mon visage. Il était minuit. Le bus filait à toute allure. Soudain le vieil homme explosa d'un rire hystérique. Emporté par sa folie, il jeta son objet par la vitre qui se brisa, avant de se jeter lui même sur le sol pour s'y rouler tout en criant. Un vent frais s'infiltra dans le véhicule. Je glissai la tête par la fenêtre et je vis sur la tour le reflet du bus et le reflet de mon propre visage marqué par la peur. Je ne devais plus et j'en faisais le serment, mettre à nouveau un pied dans un transport en commun quel qu'il soit! Le lendemain, je l'achetais, mon vélo, ce pimpant deux roues synonyme de liberté : adieu contraintes horaires, adieu contraintes spatiales! Un temps nouveau s'annonçait. Mains au guidon, pieds aux pédales, j'ai parcouru les quatre saisons. Au printemps, il avalait les pétales pour les coller sur ses pédales, il ramassait les bourgeons et en écrasait sur son guidon. En été, ravi du soleil, ravi de la chaleur, il détendait ses nerfs de caoutchouc, s'abreuvait de virages sans la moindre frayeur. Venait l'automne : il pulvérisait des parterres de feuilles et je me couvrais les doigts. L'hiver, la glace me collait au corps, le froid me brûlait les tempes, j'inspirais à moitié et lui commençait à grincer. Chaque jour où j'allais travailler, je faisais tourner sa chaîne sur des kilomètres que nous dévorions comme deux gloutons affamés de ruelles, d'avenues et de parvis. Au petit matin, l'astre solaire se levait au-dessus de mon crâne, il remplissait mes yeux d'un éblouissant torrent de lumière : je n'y voyais plus rien. Quand, à midi, la pleine journée nous dévoilait un paysage sans ombres ni obscurité, nous allions innocents et naïfs. Mais la nuit revenait tôt avec ses hordes de fantômes et jamais nous n'allions aussi vite en slalomant entre les cannettes et les éclats de verres. Je jetais mon repas dans son panier, mes jambes n'osaient s'arrêter et m'accoudant sans prudence sur son guidon, je mangeais. La nourriture me volait au visage, elle se collait sur mes mains, tombait dans les airs. Je glissais un bras dans le panier comme dans la gueule d'un ogre horrible et je mâchais les trésors alimentaires dénichés entre ses canines. Ma mémoire s'agite. Je me souviens de ses défaillances. Son siège instable, un peu dévissé. Sa dynamo chancelante, clignotant au gré des virages puis toujours éteinte au point qu'il mérita que je lui greffe un ¿il de lumière artificiel. Les oiseaux qui pincent dans leur bec des mélodies aiguës et stridentes me rappellent ce son qu'il faisait parfois. Cela semblait amuser le jeune aveugle que nous croisions souvent. Un marginal qui tâtait les trottoirs de sa canne et avançait guidé par son ouïe avec un inaltérable sourire mesquin au coin des lèvres. Ses paupières closes aux longs cils noirs le rendaient effrayant. Mon vélo décuplait mes sensations : tout soudain s'accélérait. Les visages des passants se diluaient dans l'espace. Les couleurs se distendaient, se mélangeaient, elles tourbillonnaient à toute allure. Nous avions un trajet assez précis, les routes que nous empruntions n'avaient plus aucun secret pour nous. Leur dénivelé et leur revêtement devenaient familiers comme une peau commune. Je savais qu'à tel endroit il y avait un creux dans le goudron, par ici un bourrelet, là une boursouflure plus foncée et plus loin un petit trou un peu traître que j'oubliais toujours d'éviter. J'appréciais ces excitantes descentes, j'adorais glisser sur ces rubans, emportée par l'attraction terrestre avant de ramper sur la pénible pente qui se dressait face à nous. Mes muscles se crispaient alors sur mes os, mon souffle s'accélérait, je transpirais, je poussais sur mes jambes : de minuscules gouttes salées mouillaient mes mains qui serraient férocement le guidon. Plusieurs fois il m'est arrivé de frôler la limite quand la pluie battait la ville de trombes d'eau au point qu'elle s'insinuait sous ma peau. Par dessus, le vent glacé s'engouffrait sous mes cheveux trempés et la montée semblait ne jamais finir. Je touchais la limite dans ces instants : mes membres devenaient durs comme du métal, je me mordais la lèvre, terrassée par l'effort, je voulais éclater en sanglots. D'autres fois, je sentais le danger. Je ne m'imaginais plus comme une étincelle transperçant l'atmosphère urbaine mais comme un être vulnérable. Un être traqué poursuivi par des automobiles monstrueuses me crachant leur souffle putride à la figure. Elles nous écrasaient de leur bruit, de leur masse, elles menaçaient de m'accrocher au passage. Par instants, un bus surgissait, sans prévenir. Tel un dragon, il serpentait sur notre voie et nous repoussait le long d'un vieux caniveau cabossé. J'en venais à craindre que l'une de ces créatures me saisisse dans sa gueule en amont d'un boulevard au nom macabre pour me déchiqueter sous les yeux de pauvres humains. J'ai heurté des obstacles, j'ai cogné des rétroviseurs, il a coincé ses roues contre des trottoirs. Fréquemment l'urgence a sifflé dans ma tête : j'ai freiné, j'ai esquivé et nous avons évité de chuter tragiquement dans un nuage de boulons et d'os cassés. Accrochés l'un à l'autre, on en a traversé des parvis. J'ai aimé cet air accéléré dans mes narines, le goût de l'oxygène qui se précipitait sur mes lèvres. Ma peau s'est usée sur mes mains, elle a blanchi par endroits jusqu'à mourir un peu. Quand on roulait sur les bords de la sphère urbaine, en boucle, en bons complices, j'ai adoré recevoir mes cheveux dans ma bouche en chantant ou plaquer mes doigts sur mon coeur en riant. Se souvient-il qu'il a tenté de renverser bien des gens en galopant, effronté, vers leurs chevilles ou en s'écroulant de tout son poids métallique sur ces passants ? Cependant, tout ne fut pas rose entre nous. Il essayait de m'échapper. J'y songeais souvent quand je le retrouvais penché au dessus du vide, cherchant à briser ce misérable antivol qui lui enserrait la selle comme une menotte de condamné. Je l'ai détesté ce soir où il m'abandonna à mi chemin. Son âme d'acier s'était envolée et son pneu à plat aspirait le sol tel une ventouse. Je me trouvais plus seule que jamais, obligée de traverser une nuit noire, une nuit infernale pour rentrer chez moi. Dans les ruelles hantées de jeunes corps agonisants, je marchais, me souhaitant invisible, inodore, indétectable. Leurs pupilles tremblaient, prises dans les secousses de l'ivresse. Je croisai le jeune aveugle. Son sourire me fit frissonner, je me mis à courir. Tout était sombre et déguisé par l'obscurité. Ne ressortait du monde que sa crasse et sa tristesse. Je m'accrochai au guidon de toutes mes forces. Je tentai de rouler malgré la roue crevée mais il n'avançait plus. Je craignais de l'anéantir davantage alors je me résignai totalement à rentrer à pied tout en le traînant à mes côtés. Nous avancions un peu plus dans la pénombre au milieu de la foule nocturne et dérangeante. Angoissée, je préférai une petite rue déserte. Mais, très vite, une vieille sorcière habillée de chats squelettiques posa quelques phalanges jaunies sur mon épaule. Sans prononcer la moindre parole, elle désigna mon vélo. Elle fit alors des gestes de possédée : elle semblait vouloir m'avertir, m'informer d'une chose assez horrible pour l'agiter aussi violemment. Je m'étais enfuie avant de comprendre. Chez moi, j'avais enfermé le vélo dans un local. Il y était resté près d'un mois. Quelque chose s'était brisé cette nuit-là. Je le réparai mais il demeura enfermé. J'imaginais que dans cette cave infecte il devait nourrir à mon égard une profonde rancune… Les premiers jours loin de lui, il me manqua au point que je me sentais incomplète, privée d'un membre vital. Sur le siège du bus, accoudée à la fenêtre, j'observais ces cyclistes et je les enviais. Je savais tout à fait quelles étaient leurs sensations physiques et cela en devenait frustrant d'être dans ce bus chauffé et douillet, coupée des éléments naturels, de ne plus avoir ce vent, cette pluie au visage. Je me jugeais ingrate. Combien de fois m'avait-il réconforté en séchant mes larmes au moyen d'une légère brise ? Combien de fois m'avait-il ramené à bon port, saine et sauve alors que la fatigue m'empêchait de distinguer les verticales des horizontales ? Quelque chose me gênait. Il était trop autoritaire, trop responsable, peut être un peu trop autonome pour un vélo. N'étais-je pour lui qu'une force à exploiter, une énergie physique pour lui permettre d'aller où bon lui semble ? Il était parvenu à me faire croire que j'étais le guide et lui le guidon. Parce que l'illusion s'envolait je décidai de l'abandonner, sans attache, près d'un grand portail vert dans une avenue fréquentée. J'avais pris soin de régler sa roue de façon à le reconnaître par son empreinte sonore quand, au hasard d'un jour parmi tant d'autres, je le croiserais. C'est ainsi que je l'ai identifié. Je le fixe intensément. Il m'ignore. Le feu passe au vert, les voitures démarrent. Un pied se pose sur la pédale et lance le vélo dans une nouvelle course. C'est le jeune aveugle marginal qui s'en va sur mon vélo, cheveux au vent, sourire aux lèvres. La malédiction. Quand Roxanne se réveille le matin, sur le carrelage de la cuisine, ses yeux fixent une fenêtre et un morceau de ciel. Il y a des jours comme celui-ci où il n'y a qu'un voile opaque et gris. Quelques gouttes sur la vitre tressaillent à la moindre brise. Elles sont rondes et glissantes, à mille lieues de ce sol gelé et dur qui lui fend le dos. Roxanne est allongée, son crâne et ses talons jonchent les carreaux blancs. Plus loin, la casserole crache son eau brûlante sur la céramique glacée. Le récipient bascule. Roxanne le regarde s'effondrer et répandre son crachat de feu. Elle voudrait sortir de sa léthargie et échapper à la marée d'eau bouillante. Rien à faire. Elle retient son souffle. Lorsque l'eau chaude frôle son bras et sa cuisse, ses muscles s'animent à nouveau, ses nerfs vibrent à l'unisson. Roxanne parvient à se dresser sur ses deux jambes. La cuisine est saccagée, le spectacle est lamentable. *** Roxanne Tourtelle ne s'effraye pas de ces miroirs omniprésents, elle leur parle, communique avec elle-même, le temps que sa voix ricoche de sa gorge à son esprit. "Les glaces dans la salle de bain luisent comme une mer d'huile. Je passe un temps fou à les observer, elles démultiplient l'espace : l'horizon s'étend jusque vers l'infini." Un cil lui chatouille l'¿il droit. "C'est bizarre cette marque sur mon bras… en fait, l'eau bouillie a fait plus de dégâts que je ne l'aurais cru." Une fine limite rouge s'est matérialisée de son épaule jusqu'à son petit doigt. Et puis il y a… "Cette immense tâche rouge qui colore ma joue gauche, je ne me l'explique pas." Sur sa cuisse brille une ecchymose vermillon. "N'est-ce pas bleue d'habitude, une ecchymose ? " Il y a aussi ce son entêtant depuis tout à l'heure : le lobe de son oreille gauche qui goutte, goutte, goutte… "Je voudrais bien comprendre mais je ne me souviens de rien. J'ignore pour quelle raison depuis plusieurs matins je me réveille en robe de chambre, étendue sur le carrelage. Pourquoi mon corps est-il percé de petites entailles ? Pourquoi mon corps est-il taché de rouge ? " Ses veines crachent du sang sous sa peau. *** "Cet endroit où je vis renferme peut-être une âme en errance." Roxanne a l'habitude, dans ces matinées compliquées, de fumer trois cigarettes, elles apaisent l'effervescence de son âme, l'aident à réfléchir : elles évacuent par sa bouche, la brume qui masque son esprit. "J'ai du mal à penser à autre chose, les égratignures ne s'envolent pas, elles me narguent comme des gencives souriantes sur ma peau." Depuis son licenciement, il y a trois mois, Roxanne supporte de moins en moins de rester entre ces murs puant le spectre et le fantôme. Or, il est rare qu'elle mobilise tout son courage pour fouiller l'appartement de fond en comble. "J'ai préféré faire venir une connaissance, une femme, illuminée sans doute, qui s'enorgueillit de parler tout autant aux arbres qu'aux morts. Elle n'a cependant rencontré aucune âme en perdition post-mortem. Pourtant elle a dit d'un ton prophétique… " "Je sens ici la mort et la violence." Depuis, Roxanne en est certaine : cet appartement fut autrefois le théâtre d'une mort violente. Il plane encore comme une menace, une sorte de malaise cadavérique. *** L'après-midi, parfois gagnée par la folie. Roxanne achète des enfilades de rouge à joue, de pulls et de bagues plastiques vermillonantes. "C'est pour dissimuler mes rougissements." Et ce soir, Roxanne songe plus que jamais à ses histoires de revenants. C'est son voisin de pallier qui est à l'origine de son trouble. "Il empeste le poisson, à lui seul il doit dévaliser la mer, les caisses qu'il porte à bout de bras sont remplies de créatures de l'océan." En lui parlant aujourd'hui, elle a soudain saisi ce qui lui échappait jusqu'alors : "Cet appartement est longtemps resté inoccupé, avait-il expliqué. Les anciens propriétaires… (il avait dégluti, saisi d'émotion). Une femme y est morte. Ne me demandez pas comment c'est arrivé mais croyez-moi, ce n'était pas la première. Peut-être n'était-elle pas non plus la deuxième, ni la troisième… " L'hypothèse terrifiante qu'elle puisse avoir raison lui arrache un frisson. Voilà maintenant qu'elle se sent impuissante, un pessimisme, un fatalisme presque séculaire s'est abattu sur elle! La malédiction ne tardera pas à en faire autant. "Combien de femmes sont-elles mortes avant moi ? Serai-je la prochaine ? Et combien encore suivront ce destin tragique ? Moi aussi un jour on me citera en anecdote : pauvre corps de femme ecchymosée, retrouvé déchiré sur le froid carrelage d'une cuisine!" Un bruit a surgi du couloir. Comme si de petites baguettes chinoise se déplaçaient en armée, de minuscules pattes ou des lames fines et aiguisées, dans un défilé martial. "C'est le fantôme!" Dans la panique, Roxanne se redresse, mord à pleines dents la couverture, ses ongles s'enfoncent dans ses genoux. Elle est prête à réveiller Patrice mais le bruit a disparu. Alors, tremblante, elle retourne sous les draps. *** Roxanne est assise sur une chaise. Son bras droit est étendu sur la table de la cuisine. "Il m'a encore envoutée, il m'a encore blessée." Elle ne ressent aucune douleur. Pourtant, il y a une immense entaille qui saigne. Le sang cacherait presque les sillons rouges incrustés sur sa peau, cicatrices vieilles de plusieurs semaines. Elle se débrouille pour arrêter l'hémorragie, prend un jus de fruit, fume trois cigarettes et enchaîne avec un café noir. "Je ne me souviens pas." Roxanne écrase sa troisième cigarettes dans le cendrier et lance le paquet par la fenêtre, dans un cri de rage. Depuis ses six ans, elle n'avait pas dû crier ainsi et cela lui fait un bien fou. "La fatalité nous est aisée, elle nous autorise à fonctionner sans poser de questions. Si je commence à m'en poser, la malédiction cessera. Il n'y aura plus de femmes à mourir ici." Et voilà que ça reprend : ses petites pattes courent sur le sol. Roxanne saisit un couteau hérissé de dents tranchantes. Elle se précipite dans la salle de bain : il n'y a rien. Il est là, elle en est à peu près sûre, elle l'entend. "Serait-il invisible ? " Puis elle baisse les yeux et elle le voit. Il lui arrache une grimace de dégoût, elle en tremble de tout son être. Gros comme son pied, d'un rouge incandescent, il a l'air d'un c¿ur palpitant. C'est un crabe bien luisant, bien humide. Ce constat provoque chez Roxanne un cri de surprise à peine étouffé et un mouvement de recul. Lui, reste immobile. Ses petits yeux noirs brillants l'observent avec une insistance terrible. Roxanne ramène instinctivement le couteau sur sa poitrine, se ravisant de l'utiliser contre lui. Il lui semble que sa tête est vide, qu'elle ne réfléchit plus quand elle sort en fermant la porte derrière elle. *** "Allons, ne t'inquiète pas plus que ça, Roxanne, ce ne sont que des égratignures. Si tu veux être rassurée, vas voir un médecin." Patrice dit cela d'une voix apaisante mais il regarde les blessures et sa mine est préoccupée. Roxanne a bien essayé de le prévenir de la présence du crabe. Il se contente de ne pas entendre. Au fond, un médecin ne comprendrait pas davantage, alors Roxanne a renoncé. "Ce qui m'a séduit chez toi, Roxanne, c'était ta maladresse. C'est grâce à moi que tu as appris à marcher droit. Avant, tu te cognais partout. Tu es tombée, sans doute sur le crâne, ce qui expliquerait tes pertes de mémoire. Crois-moi : tu es la seule responsable de ces plaies." Roxanne détient peut-être un semblant d'explication, sa discussion avec Patrice l'amène à penser que le crabe a dû s'échapper d'un des cageots de son voisin le pêcheur. "Comment a-t-il pu survivre si longtemps loin de la mer ? Demain, j'irai lui demander de récupérer l'animal." *** Mais le lendemain, le crabe est introuvable, avant de se montrer à nouveau le soir suivant. "La nuit, le crabe grimpe sur notre lit. Je le sais, ses pattes en poignard piquent mes jambes à travers les draps." Roxanne attend, terrorisée, elle n'ose ni bouger, ni respirer. "Quand je me réveille, je réfléchis : le crabe est un être lâche, il se cache sous les rochers, il fuit. Sous sa carapace repose un corps flasque et vulnérable, mais à l'extérieur il est solide et opaque. C'est un redoutable ennemi : on ne voit rien de ce qui se passe en lui et il n'est pas frontal. Il part mais si on le poursuit, attention au coup de pince! Serait-il rusé ? Moi je ne suis pas comme ça, je montre tout, je dis tout, je me livre tout entière, généreuse, en quête d'amour, je fais confiance à tout le monde. J'agis sans aucune stratégie." *** Roxanne pleure devant le miroir. Sa lèvre est fendue. Jamais auparavant elle n'avait pris à ce point conscience qu'elle était défigurée. Son corps est devenu rouge. "Le pire serait que les autres le remarquent. Quand je sortirai pour faire les courses, je mettrai des vêtements rouges, je m'inonderai la bouche de rouge à lèvres afin que rien ne se voit." Elle se dit qu'elle est laide, qu'elle ressemble à un crabe. Elle rapproche son visage de la glace. Une folle colère monte en elle. Cette rage épouvantable la fait courir jusqu'au salon. Elle ne le cherche qu'une demi-seconde car il est encore près de la flaque d'eau qui a coulé des plantes, nonchalant. Roxanne l'agrippe de ses mains, il est humide, il sent la mer. D'un mouvement de bras, elle le projette contre le mur, il retombe lourdement. Soudain, elle s'aperçoit de sa force destructrice. Elle ne cesse plus de pleurer : les mêmes insultes lui reviennent en tête, elles s'enfilent le long d'une corde infernale. "J'en veux à ce crabe de me suggérer une telle violence." Il anime en elle des images qui l'effrayent. Alors elle donne un coup de pied au crustacé. Il a une patte qu'il remue encore, comme un défi. Roxanne a l'idée d'aller chercher un long couteau dans la cuisine. Quand elle l'abat sur le crabe, la lame tremble, menace de se rompre mais le crabe n'a rien, sa carapace ne conserve pas même une marque du choc. Elle le repose sur ses petites pattes. De ses yeux il la dévisage. Ils échangent un long regard. Roxanne fond en larmes. Puis elle commence à raisonner et à comprendre que le crabe ne l'a jamais insultée, il ne lui a jamais inspirée d'images violentes. "Cela ne vient que de mes souvenirs, de ma mémoire qu'il a ranimée. Il y avait foule d'explications, la plus simple ne s'est pas formée dans mon esprit car elle est la plus terrible." *** Patrice fait la grimace devant le repas que Roxanne lui sert : "Nous avons déjà mangé ça, il y a deux jours." Silencieuse, elle s'assoit face à lui, avale une bouchée de pâtes. Il reste perplexe, probablement attend-t-il de sa part des excuses ou du moins une certaine confusion. "Je n'ai pas eu le temps de cuisiner, je me suis occupée du crabe." Patrice saisit sa fourchette avec détermination : "Ce crabe, Roxanne, n'existe pas!" Alors même qu'il prononce cette phrase, le crustacé traverse le salon derrière son dos. "Je peux savoir pourquoi tu souris ? " Son air est mauvais, il déteste que l'on donne l'impression de se moquer de lui. "Tu sais, tu ne peux pas tout maîtriser, Patrice. Pardon ? Reprend-t-il sur un ton agressif. Le crabe est derrière toi." Patrice se retourne, il le voit mais il n'a pas le temps d'exprimer sa surprise car Roxanne se lève de sa chaise et poursuit aussitôt : "Pense-tu toujours que je ne suis bonne qu'à profiter de ton argent ? Le crabe m'a dit que tu me détestais, que je te dégoutais parce que je ne peux pas te donner d'enfant. Tu deviens folle avec ce crabe! hurle-t-il en renversant la table." Roxanne observe le repas chaud se répandre sur le carrelage quand Patrice surgit face à elle, attrape ses longs cheveux. De sa main droite, il les tire jusqu'à en arracher certains, et de sa main gauche il lui enserre la gorge. Elle retient son souffle. Il s'arrête. Le bruit des pinces du crabe a retenti dans son tympan. Il la relâche et détourne sa colère sur le crustacé. Se jetant sur lui, il l'attrape et le lance contre le mur. Patrice s'attend à ce que Roxanne le supplie d'arrêter. Elle n'en fait rien. Froide, sans réaction, elle se contente de masser son crâne et son cou douloureux. Il est possible qu'il soit étonné : elle ne sanglote pas comme elle le fait d'habitude lorsqu'il la frappe. Son regard dit tout : il sait qu'il a perdu son pouvoir, il est comme un roi déchu et s'acharne sur le crabe en lui assénant des coups de pied. Puis il change de tactique et attrape l'animal dans sa main. Il s'en va prendre un couteau. "S'il est comme toi ça devrait le faire taire, grogne-t-il. Sa carapace est trop dure pour que tu puisses le blesser." Sans s'en rendre compte, Roxanne ramasse un petit ciseau de couture et elle le fait claquer en l'air. Le crabe fait de même avec ses pinces et l'index de Patrice saute dans l'assiette de pâtes. Le sang lui gicle aux pupilles, un écran de pourpre l'aveugle. Roxanne lui enlève le crabe. Il ne la voit pas s'enfuir avec le crustacé en courant à toutes jambes à travers la résidence. Roxanne sait qu'elle a rompu la malédiction. Ce message a été modifié par litlakhlokhlo - 03 mars 2010 - 09:14.
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