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Un autre monde

Témoignage d'internaute trouvé sur forumfr - 07/10/10 | Mis en ligne le 01/05/12
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Ça y est, Château, j'ai écrit la suite! Bonne lecture. Un autre monde 2. La voix grésillante de Madonna, déformée par le haut-parleur du téléphone brisa le silence et fit sursauter Alicia qui s'adonnait à la lecture sur le clic-clac. "Sandrine ! Téléphone !" Celle-ci sortit de la salle de bain en trombe, une serviette enroulée autour de la tête et accourut vers le séjour. Elle prit son téléphone portable et décrocha d'une main, tremblant de peur d'être prise de court par son répondeur. "Allo ? " dit-elle d'un ton enjoué. Visiblement mal à l'aise, la personne à l'autre bout du fil répondit d'une voix peu assurée. "Salut, c'est Max." "Max ! Je pensais pas que t'allais me rappeler. Comment ça va ? Tu t'es bien remis ? " "Oui ça va. Il en faudra plus pour me mettre à terre." "éa me ferait plaisir qu'on se revoit¿ Si tu veux, on fait une soirée avec ma colloc', pour notre pendaison de crémaillère samedi soir. Éa te dirait de venir ? " "Pourquoi pas ? " "Cool ! Parfait ! On se voit samedi alors ? J'habite rue Lazare Carnot, au numéro cinq, troisième étage, la porte de droite." Max mémorisa ces informations puis termina la conversation. "A samedi alors. Salut." "Euh¿ Salut !" Mais déjà la tonalité lui indiquait que son interlocuteur avait déjà raccroché. "Alicia ? " "Oui ? " "Tu peux rajouter une personne sur la liste pour samedi !" "Qui ça ? " "Max, un gars que j'ai connu à l'hôpital." "Ok, ça marche." "Hum¿ Par contre, tu verras, il est un peu bizarre." "Comment ça bizarre ? " "C'est une sorte de punk, je crois¿ enfin pas vraiment un punk avec une crête sur la tête. C'est plutôt un rebelle de la société." Voyant la moue qu'était en train de faire Alicia, Sandrine se sentit obligée d'ajouter : "Non mais ça va bien se passer, tu verras il est gentil au fond de lui. J'ai vécu des choses assez intenses avec lui" "Tu veux dire que t'as couché avec ? " "Non ! Pas du tout !" s'exclama Sandrine, comme si l'idée même la choquait. "Il m'a défendu quand Olivier a tenté de revenir de force. Puis il s'est passé d'autres choses qui nous ont rapprochées¿" . Sandrine reprit la direction de salle de bain pour mettre fin à cette discussion. Elle ne put cependant pas s'empêcher d'ajouter : "mais rien de sexuel !" "Même pas un petit bisou ? " Sandrine claqua la porte. *** Karim marchait aux côtés de Max, remontant une rue piétonne. Depuis qu'ils s'étaient retrouvés, ils poursuivaient un débat animé sur l'art urbain, tout en déambulant en ville. Ils avançaient lentement, chacun n'hésitant pas à s'arrêter pour expliquer précisément son point de vue. Arrivés au pied d'un immeuble de construction récente, Max leva les yeux. "Je crois que c'est là¿" "C'est quoi son nom de famille ? " dit Karim, en s'approchant des interphones. "Euh¿" "Je vois une S. Lassane. Éa te parle ? " "Mouais, t'as qu'à essayer ça." Le maghrébin pressa le bouton et se pencha pour parler dans l'interphone quand un "oui" grésillant se fit entendre. "Salut, c'est Max !" La porte émit un petit clic et Karim la poussa rapidement, avant qu'elle ne se referme. "Tu m'excuseras pour cette usurpation d'identité¿" Max sourit à son ami et s'engouffra dans le hall de l'immeuble. Par réflexe, il chercha les escaliers, puis se rappelant de l'état de santé fragile de son ami, préféra appuyer sur le bouton pour appeler l'ascenseur. Karim le rejoint : "Je suis désolé, mais pour moi, le tag n'est pas un art. Je suis d'accord avec toi pour dire que faire un graffiti, c'en est un mais le tag non. C'est juste une signature, un moyen d'expression¿ ou plutôt un moyen de s'approprier le paysage urbain." "C'est pas juste une signature, c'est évolué. Puis chaque personne ne fait pas tout le temps le même tag, il y a des variations dans la forme des lettres et leur disposition." "Je suis pas convaincu¿" Max haussa les épaules, à court d'arguments. Ils laissèrent l'ascenseur les mener jusqu'au troisième étage en silence, perdus tous deux dans leurs pensées, puis se dirigèrent vers l'appartement le plus bruyant. Max frappa sèchement à la porte, ignorant la sonnette. Une blonde tout sourire leur ouvrit la porte peu de temps après. "Max !" Elle se jeta à son cou et le serra dans ses bras. "Je suis contente de te voir !" Il parut un peu désarçonné par ce geste d'affection, il marmonna un : "moi aussi" puis se désengagea de cette étreinte. "Je te présente Karim. Karim, voila Sandrine" "Enchanté" dit le maghrébin en lui faisant la bise. "Allez-y, rentrez !" Les deux amis passèrent la porte pour se retrouver dans un appartement flambant neuf, décoré harmonieusement. Une vingtaine de personnes étaient présentes, discutant en cercle dans le séjour. D'autres s'étaient glissées dans la cuisine pour éviter de hausser la voix à cause de la musique de fond. Sandrine laissa ses deux invités admirer son logement puis s'approcha de Max, pour lui glisser à l'oreille de Max : "Au fait, Max, j'ai eu des nouvelles d'Olivier. Il a fait deux jours d'hôpital, une quinzaine de points de suture et une côte fêlée¿ T'y es allé un peu fort, non ? " "Olivier ? Ça ne me dit rien." répondit Max, l'air distant. "Tu sais, mon ex¿" Elle ne put finir sa phrase car il lui tourna machinalement le dos en prenant la direction de la table sur laquelle étaient disposées les bouteilles d'alcool. Les yeux écarquillés, elle le regarda s'éloigner, pensant sans doute que leurs retrouvailles auraient du être plus chaleureuses. Karim, la voyant se poser beaucoup trop de questions intervint : "Sympa ton appart !" Sandrine se ressaisit immédiatement et se tourna vers Karim avec un large sourire. "Merci ! J'habite ici avec Alicia¿ je te l'aurais bien présentée, mais je ne sais pas où elle est passée." Max leur jeta un coup d'¿il et vit qu'ils s'étaient mis à discuter. Il se servit du whisky dans un gobelet en plastique et le sirota. Plusieurs personnes vinrent entamer des embryons de conversation avec lui mais rapidement il les refoula, il n'avait pas trop envie de compagnie pour le moment, mais le whisky allait faire son effet et il serait bientôt, sans doute, plus sociable. Il se remplit de nouveau son verre et en but une gorgée avant de le poser sur la table. Il sortit alors son paquet de tabac à rouler. Il en extirpa une feuille de papier à cigarette froissée ainsi qu'un petit tas de tabac qu'il disposa le long de la feuille. A ce moment-là, une fille aux cheveux noirs de jais s'approcha de lui et vint coller son épaule contre celle de Max. "Vaut mieux pas fumer ici. Elles nous ont demandé d'aller sur le balcon." Max, tout en finissant tranquillement d'arranger le tabac dans la feuille, se tourna légèrement pour faire face à la nouvelle venue et la regarda du coin de l'¿il. Elle portait un débardeur assez échancré dont la transparence laissait peu de mystère quant à son soutien-gorge. Son jean taille basse était délavé et usé, laissant apparaître la peau pale de la demoiselle à plusieurs endroits. Max se fit la remarque que finalement il aurait pas dû aller à la laverie, son pantalon aurait peut-être été plus à la mode. Il releva les yeux pour observer le visage de cette inconnue. Elle avait su jouer du maquillage pour se mettre en valeur. Ses yeux verts cernés de maquillage faisaient ressortir son regard, même si Max trouvait que cela lui donnait légèrement un air macabre. Je sens bien un prénom genre Domitille, Marjorie ou Alexandra se mit-il à penser. Il la regarda et sirota son verre, attendant qu'elle prenne la parole. "Au fait, moi c'est Delphine ! Perdu¿ par contre, je suis presque sûr qu'elle porte des lentilles pour avoir des yeux aussi verts. "Max." Il finit de rouler sa cigarette et se la coinça derrière l'oreille. "Salut Max. Qu'est-ce que tu fais là ? T'es un ami de Alicia ou de Sandrine ? " "Hum¿ Sandrine plutôt." "Comment ça plutôt ? Tu ne sais pas qui t'as invité ? " ajouta-t-elle en riant. "Non c'est le mot ami qui me gênait." répondit Max, stoïque. Subrepticement, il se déplaça sur le côté pour faire tourner son interlocutrice et pouvoir mieux distinguer ses yeux dans le reflet de la lumière. Encore perdu : yeux naturels¿ Qui l'aurait cru ? Moi je dis : étudiante en commerce. Un peu désarçonnée par la réplique de Max, Delphine ne répondit rien. Max en profita pour relancer le dialogue : "T'es étudiante en quoi ? "Je suis en train de passer un DESS en gestion des ressources humaines. Et toi ? " Allez, c'était presque ça. Je marque un point quand même. "Moi, ça fait un bon moment que j'ai arrêté mes études. Mais, j'ai eu mon brevet." La réponse n'eut pas l'effet que Max attendait. Delphine se rapprocha un peu de lui et lui susurra à l'oreille. "Je suis sûre que t'as plein de talents cachés¿ de choses que tu ne fais qu'en tête à tête avec quelqu'un." Putain, mais qu'est-ce que je fous là ? "Ecoute Nathalie¿" "Delphine !" "Ecoute Delphine. Tu sais, c'est pas que la proposition que tu sous-entends de manière assez graveleuse ne me tenterait pas mais c'est que tu vois¿ comme je le répète régulièrement à ta cons¿ur, on est pas du même monde et rien ne pourrait sortir de bon dans ce que tu aimerais qu'on fasse." Delphine fit une petite moue mais n'eut rien le temps de dire. "Mais je te rassure ; d'ici quelques années, t'auras plein d'ouvriers balafrés comme moi sous tes ordres¿ ils reluqueront tous ton tailleur et s'imagineront arracher ton string avec les dents. T'auras juste à choisir celui que tu veux ! Bon, faudra peut-être juste que tu fasses abstraction de l'odeur de transpiration, tu sais, le travail à la chaîne, c'est assez physique finalement. Par contre, je sais pas si vous pourrez faire des trucs à plusieurs, ça risque de faire des jaloux si t'en choisis que trois ou quatre¿ Enfin, ils doivent t'apprendre ça dans tes études !" La moue se transforma en grimace au fur et mesure qu'elle entendait ces paroles. Elle finit par craquer, lui tourna le dos et partit en silence se joindre à un groupe, à l'autre bout de la pièce. Max la regarda s'éloigner, satisfait de s'en être débarrassé. Il saisit la cigarette qu'il s'était glissé derrière l'oreille et la porta à ses lèvres. S'approchant de la baie vitrée, il la fit coulisser et vint s'appuyer à la barre du balcon. Il scruta la ville la nuit. Il vit plusieurs couples, dont certains traînant derrière eux leur progéniture, se promener dans les rues. Il était 22h30 et bientôt tous allaient rentrer chez eux pour ne pas être trop fatigués le lendemain. Voir, et penser, à toutes ces personnes qui pouvaient enfin sortir de chez eux parce que c'était le week-end après avoir passé toute la semaine à travailler lui donnait la nausée. Vite vite, il fallait qu'ils se dépêchent de prendre du bon temps avant de retourner au bureau ! Max sortit son briquet de sa poche et alluma sa cigarette. Il en profita pour lever les yeux et regarder les étoiles scintillantes. Profitant de cet instant de tranquillité, il inspira plusieurs longues taffes sur sa cigarette en admirant les astres. Il n'entendit pas la baie vitrée coulisser derrière lui. "Je peux t'en prendre une ? " Il se retourna lentement pour découvrir une jeune femme, la vingtaine, les cheveux bruns mi-longs un peu ébouriffés. Son look était beaucoup moins soigné que la plupart des personnes présentes à cette soirée, elle portait un pantalon baggy ainsi qu'un T-shirt à manches courtes de couleur noire. Elle s'approcha de Max, l'air amical. "Je te la roule ? " "éa ira." Il lui tendit son paquet de tabac. Elle plongea les doigts dedans pour trouver tout le nécessaire puis se roula sa cigarette. Max lui alluma sa cigarette à l'aide de son briquet, puis se tourna de nouveau vers la rue. Il ne mit pas longtemps à repartir dans ses réflexions et relever les yeux vers les étoiles. La fille s'accouda au balcon, à côté de lui. "Elles sont belles hein ? Si loin, si intouchables, si pures¿" "Les hommes ne mettront pas longtemps à les atteindre et à les polluer, comme ils ont fait avec la Terre." "C'est peut-être pas faux¿mais regarde les, maintenant. Tu ne les trouves pas magnifiques ? Dominant notre planète¿" "Je n'arrive pas à les imaginer, si pures à des milliards de kilomètres¿ je suis ébloui par la déchéance de notre civilisation." "T'as l'air super joyeux comme mec." "Tu vois, la souffrance, la trahison, la mort, la pauvreté, la solitude¿ tout ceci sont des choses qui font partie de notre quotidien. Mais les gens préfèrent regarder avec des ¿illères, se voiler la face pour espérer être heureux. En oblitérant le malheur, au jour le jour, ils pensent atteindre le bonheur" . Max prit une grande inspiration. "Moi c'est l'inverse, je suis obnubilé par toute la misère qui nous entoure, par la perversion de l'être humain ; et cela m'éloigne, à jamais, du bonheur." Son interlocutrice se tourna pour faire face à la baie vitrée, elle regarda à l'intérieur ses amis boire, parler et danser. "Parfois moi aussi, j'en ai marre de tout ça. Je me dis que tout est faux, qu'on est pathétique à essayer de profiter de la vie. Je n'arrive pas à imaginer un futur sans penser à la mort de mes parents ou de mes amis proches." Sa voix, remplie d'émotions, se mit à trembler. "Parfois, j'ai envie que le temps s'arrête, qu'on se retrouve tous loin des contraintes de la vie, dans un endroit tranquille, sans haine, sans malheur¿" . Max plissa les yeux et s'attarda sur le visage de sa compagne. D'un charme naturel, aux yeux marron, elle semblait, étrangement, à la fois fragile et dure comme le roc. "C'est comme si j'avais en tête un morceau de punk qui passait en boucle, encore et encore, me remplissant d'une énergie rebelle et destructrice, pour moi et ce qui m'entoure." Elle poussa un soupir puis le calme se fit. De longues minutes passèrent avant qu'elle ne rompe le silence. Elle lui adressa un sourire : "Au fait, moi c'est Alicia" "Max." "Je m'en doutais un peu¿" Max se figea. Quelque chose dans le coin de son champ de vision venait d'attirer son attention. Il avait vu Karim affalé sur une chaise, la tête légèrement pendante. Personne ne lui accordait la moindre attention car ils pensaient que son état provenait d'un abus de boissons alcoolisées. Mais Max savait que ce n'était pas ça, que Karim ne buvait plus d'alcool, mais que quelque chose de beaucoup plus pervers le rongeait de l'intérieur. Il traversa la pièce d'un pas rapide puis s'immobilisa devant son ami et le secoua doucement par l'épaule en l'appelant par son nom. Voyant que cela n'avait aucun effet, Max sembla tomber dans une sorte de rage. Il souleva brusquement Karim par le col et le plaqua au mur. Celui-ci ne réagit presque pas, fixant le vide, l'air hébété. "Karim!" Il le regarda, inerte. Ses mains se mirent à trembler, ses yeux rougirent tandis qu'il tenait son ami à bout de bras. Il le plaqua plus fortement contre le mur et lui dit, d'une voix quasi suppliante : "Vis putain¿ Vis !" Il lâcha Karim qui s'affala sur la chaise. Il recula, effrayé par l'état de son ami. Une fille, sans doute une infirmière ou une future médecin, s'agenouilla à côté de Karim et essaya de le réveiller. Voyant que rien n'y faisait, Max fit encore, inconsciemment quelques pas en arrière. Ce n'est que lorsque deux autres personnes se penchèrent au-dessus de Karim bouchant sa vue, que Max réagit. Son visage se crispa dans un rictus de colère. Il se tourna et rejoint le buffet d'un pas vif. Il se saisit d'une bouteille de whisky qui n'avait pas encore été ouverte et s'élança vers la porte de l'appartement en grandes enjambées. Un gars aux larges épaules, l'ayant vu s'emparer de la bouteille se mit au milieu du passage pour lui faire comprendre qu'il ne voulait pas qu'il s'en aille avec. Max le bouscula et ouvrit la porte. Le pseudo vigile le rattrapa et lui mit la main sur l'épaule pour l'empêcher de partir. Max se retourna et le regarda dans les yeux. Le gars sentit la colère et la haine bouillir dans le c¿ur de Max. Tous ses muscles étaient contractés au possible. Il préféra du coup le laisser partir¿ *** Sandrine ne pensait pas vraiment trouver un bâtiment comme celui-ci. Une vieille bâtisse, grisâtre, ayant sans doute abrité des ouvriers dans les années 60 ou 70. Les murs portaient de larges lézardes et des tuiles s'étaient détachées et gisaient à présent au sol en une multitude de morceaux rougeâtres. Plusieurs vitres étaient cassées et il manquait même carrément l'encadrement d'une fenêtre, au deuxième étage. Un lieu délabré mais tellement vivant! En effet, devant cet imposant monument se tenait un groupe de gens : un peintre s'adonnait à son art favori tandis qu'à quelques mètres de lui, deux personnes travaillaient dans la bonne humeur un numéro de jongleur. Enfin une quatrième était assise sur un mur en train de jouer d'un djembé. Sandrine s'approcha de lui doucement, de peur de le déranger. Il leva les yeux, puis s'arrêta de jouer. "Salut !" "Euh… bonjour. Est-ce que tu sais si un Max habite ici ? " Il éclata de rire. "Je suis pas sûr qu'habiter soit vraiment le mot adapté. Mais ouais, il y a un Max qui crèche ici." Elle le regarda un peu gênée. "Tu le trouveras au deuxième, quasiment tout au bout" "Merci!" Il lui jeta un coup d'oeil amusé et se remit à jouer. Sandrine s'avança vers le bâtiment. Elle remarqua une lettre N, encerclée et surmontée par une flèche qui était gravée dans l'encadrement de la porte. L'état des escaliers n'avait rien à envier au délabrement extérieur. Les marches étaient passablement en ruine. Seules quelques empreintes dans le béton prouvaient qu'elles avaient été recouvertes par du carrelage. Sandrine préféra en enjamber une qui lui semblait un peu trop fragile. Arrivée au deuxième étage, elle tomba nez à nez avec un jeune homme aux os apparents et dont les pupilles dilatées le trahissaient sur son état second. Il la fixa béatement du regard avant de la bousculer pour rejoindre la cage d'escaliers. Sandrine ne put s'empêcher de s'agripper à son sac à main, mais ce n'était visiblement pas du tout ça qui l'intéressait. Elle attendit qu'il descende en titubant puis poussa un petit soupir. Remise de ses émotions, elle s'engagea dans le couloir d'un pas alerte, espérant rejoindre Max le plus rapidement possible. Elle le parcourut, en regardant dans chacune des pièces si Max était là. Alors qu'elle arrivait vers le mur du fond, elle le vit allongé sur sa paillasse, en train de lire un livre de l'économiste Keynes. Elle rentra dans la chambre, sans dire un mot et se tint devant lui, l'air froide et distante. "Pourquoi t'as abandonné Karim ? " Max glissa un bout de papier froissé en guise de marque-page et jeta son bouquin au sol. "Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je le regarde agonisant par terre en attendant les pompiers ? " Elle le regarda, incrédule, puis finit par se dire qu'ils avaient sans doute pas la même vision du monde. Elle préféra ne pas juger la réponse de Max. "Je suis passée à l'hôpital¿ Il n'avait pas l'air super bien." "Je sais¿" "Je ne suis pas arrivée à croiser un médecin pour savoir ce qu'il lui arrivait." Max prit une longue inspiration et se leva. "éa te dit de marcher un peu ? " Troublée par le squat, Sandrine ne se laissa pas prier. Il ouvrit la marche d'un pas rapide, parcourant le couloir et descendant les escaliers, Sandrine sur ses talons. Arrivés dehors, Sandrine crut entrevoir un léger sourire se dessiner sur son visage tandis qu'il adressait un signe de tête aux deux jongleuses, mais rapidement, il reprit son air grave. Il ralentit le pas après s'être éloigné du squat. Sandrine fit quelques rapides enjambées pour se mettre à sa hauteur. "Max, c'est pas facile à poser comme question, mais il faut que je sache¿" "Je t'écoute." "Pourquoi tu ne m'as pas dit que Karim avait le sida ? " Il s'arrêta et la regarda droit dans les yeux. "Ce n'est pas la maladie qui fait l'homme. Karim est quelqu'un de bien, avec ou sans maladie !" "C'est pas ce que je veux dire¿" "Je sais, mais si je t'avais dit qu'il était malade, tu l'aurais regardé différemment, tu aurais eu un air de recul lorsqu'il t'as fait la bise, tu aurais évité autant que possible tout contact." "¿" Le regard de Max se détacha et se posa au loin. "Je les ai vu faire, ses propres parents¿" dit-il d'une voix amère. "Je suis désolée¿ T'as sans doute raison d'avoir agit ainsi." Ils se remirent à marcher, pensifs. Piquée par la curiosité, Sandrine relança la discussion sur un autre sujet. "Au fait, quand on était à l'hôpital, tu m'avais parlé de ta copine Sophie. T'es allé la voir ? " Max se dirigea vers un parc et s'assit sur un banc. Sandrine l'imita. "Oui, je l'ai revu." "Et alors ? Comment ça s'est passé ? " "éa m'a fait plaisir de la voir, mais le lieu n'était pas idéal pour discuter" "C'est-à-dire ? " Il soupira, repensant à ce moment difficile. "Elle est en cure de désintoxication. C'est une junkie." Sandrine resta bouche bée, elle n'aurait jamais imaginé ça. Max semblait attirer le mauvais sort sur lui ou ses amis¿ ou alors c'est lui qui les choisissait, sciemment, comme cela. "Je suis désolée. Je ne savais pas qu'elle se droguait." "Elle va un peu mieux, mais n'est pas encore sortie de l'auberge." Un silence pesant vint se glisser dans la conversation. Tous deux se plongèrent dans leurs pensées, imaginant, chacun à sa manière, Sophie, dans son hôpital, luttant contre cette sombre emprise. De longues minutes passèrent avant que Max ne se lève. "Qu'est-ce que tu fais ce soir ? " demanda t'il. "Je pensais dormir un peu. Avec la soirée d'hier et tout ce qui est passé, je crois que ça ne me ferait pas de mal de me reposer un peu." "éa te dit un concert ? " "Un concert ? De quoi ? " "Des petits groupes locaux qui passent dans une salle des fêtes." "Quel style de musique ? " "On va dire, rock alternative¿ ça bouge plutôt pas mal. "Je commence qu'à 10h demain, ça me dirait bien de voir un peu ce qu'il se passe underground." "Ok, rendez-vous à 19h place de Verdun. Je te laisse, il faut que je passe voir un pote." "A tout à l'heure." "A tout'." Il se tourna et partit brusquement. Sandrine le regarda s'éloigner en se demandant à quoi cette soirée allait ressembler. Puis, à son tour, elle se leva et partit en direction de son appartement, dans l'espoir de faire une petite sieste avant la soirée. *** Lorsqu'ils entrèrent dans la salle du concert, ils furent accueillis par une musique grésillante aux accords simplistes. Un peu surprise par l'ambiance qui régnait, Sandrine fit le tour de la salle des yeux. Des tables avaient été disposées dans un coin et derrière elles, plusieurs personnes s'affairaient tant bien que mal autour d'une tireuse à pression. Visiblement, le débit de boisson n'était pas suffisant pour apaiser la soif des personnes présentes. Dans un coin de la pièce, sur une estrade d'une vingtaine de centimètres de haut, un groupe dont la moyenne d'age devait tourner autour de 18 ans était en train de jouer. Un bassiste aux cheveux longs penché sur son instrument, un batteur maigrichon au torse nu, un guitariste qui sautait sur place toutes les trente secondes et pour finir un chanteur hystérique qui courait partout. Sandrine n'avait jamais vu de concert dans un endroit aussi petit, mais finalement, elle lui trouvait un certain charme. Toutes les tranches d'âge semblaient être représentées. Il y avait bien deux punks, des vieux de la vieille, qui buvaient leurs bières dans un coin en se moquant du jeune adolescent voulant impressionner ses copines et arborant pour l'occasion une haute crête finement taillée. Max s'approcha de Sandrine et lui parla à l'oreille, pour qu'elle puisse entendre malgré le bruit ambiant : "Tu payes ta tournée ? " "Ok !" "Qu'est-ce que tu veux boire ? " "Euh¿ Qu'est-ce qu'il y a ? " "De la bière." "Une bière alors !" Max commanda deux bières et Sandrine tendit un billet de vingt euros. Un homme d'une vingtaine d'années, dont la vivacité rappelait vaguement celle de l'escargot s'empara de l'argent et le déposa soigneusement dans une boîte métallique. Il leva les yeux au plafond pour se concentrer sur la soustraction mentale qu'il devait faire puis sélectionna méticuleusement les pièces de monnaie à rendre avant de les donner à Sandrine. Il prit encore plusieurs longues minutes à dénicher deux gobelets en plastique et à les remplir de bière. Il les tendit alors à Max, le visage inexpressif. Celui-ci les prit et en donna un à Sandrine, qui trempa machinalement les lèvres dedans et ne put réprimer une grimace lorsqu'elle sentit le goût de ce liquide ressemblant à de la bière diluée dans de l'eau gazeuse. "La première fait toujours cet effet¿ Tu sentiras plus le goût à partir de la quatrième ou la cinquième." plaisanta Max. Sandrine poussa un petit soupir et, pleine de résolution, prit une petite gorgée. Ils burent ensemble plusieurs bières regardant le groupe finir sa prestation dans une ambiance électrique. De nouveaux musiciens vinrent alors installer leurs instruments, puis dès que la première note fut jouée, Max dit : "On se revoit tout à l'heure, je vais voir l'ambiance au pied de la scène." Il fit un pas puis hésitant, fit demi-tour. "Viens me rejoindre si tu te sens le courage. C'est une expérience unique, je suis sur que tu apprécieras !" Puis il se glissa dans la foule pour rejoindre le devant de la piste, là où l'énergie du concert est la plus intense, là où les danseurs, subjugués, ne peuvent s'empêcher de se bousculer en rythme. En plein c¿ur du pogo, Max était ballotté, à droite, à gauche, en rythme. Son dos et ses bras recevaient régulièrement des coups de coude, mais cela lui était égal, d'autant qu'il ne se privait pas pour les rendre. Lorsque le groupe eut fini de jouer, Max, transpirant, rejoignit Sandrine. Un homme au crâne rasé était penché sur son épaule, en train de lui parler. Son équilibre précaire prouvait qu'il était passablement saoul. En la voyant chercher n'importe quel moyen de s'évader, il se douta qu'il devait être en train de lui faire des avances douteuses. Max vint se placer derrière elle. "Salut Chérie. Tu t'es fait un ami ? " "T'es qui toi ? " "Son mari, ça se voit pas ? " "Tu te fous de ma gueule ? T'as pas une tête à te marier¿ et je vois pas comment une belle fille comme elle ferait avec un ringard comme toi." "Qu'est ce que tu veux, elle préfère les hommes chevelus¿ à ceux qui ont une tête ressemblant à un gland." "C'est moi que tu traites de gland, connard ? " "Non, je ne me permettrais pas. Un gland a une certaine utilité, alors que toi, t'as pas vraiment l'air d'en avoir beaucoup." Subitement l'homme décrocha un crochet rapide du poing droit que Max ne put éviter ; il se le prit en pleine mâchoire. Mais il se redressa et fit face à son agresseur, le regardant droit dans les yeux, sans faire un geste. Celui-ci s'apprêta à refrapper mais son visage se crispa de douleur quand le videur lui bloqua le bras et le tordit avec vigueur. Il fit pression sur les articulations pour forcer l'homme rasé à rejoindre la sortie de secours qu'il ouvrit d'un coup de pied avant de le balancer dans la rue. "Je ne veux pas te revoir !" L'homme jeta un dernier coup d'¿il à l'intérieur en se massant le bras, avant que le videur ne claque la porte. Max, de son côté, ne put retenir un petit rire en voyant son agresseur refoulé. "J'aurais pas cru que tu puisses être aussi zen." lui glissa Sandrine à l'oreille. "Je ne voulais pas rater le reste du concert." répondit-il, le sourire en coin. Elle voulut remercier Max mais elle n'en eut pas le temps, celui-ci était déjà reparti vers le devant de la scène. Le concert se poursuivit dans un déferlement de watt, de crêtes et musiciens excités. Sandrine regardait son ami dans cette sorte de marée humaine, mue par la testostérone. Il semblait prendre un franc plaisir à se faire pousser de tous les côtés et à rendre la pareille. Des fois, quelqu'un montait sur l'estrade et se jetait dans la foule. La plupart du temps, il ne restait en l'air que quelques mètres mais parvenait parfois à traverser toute la salle, porté par les danseurs. Sandrine ressentait une étrange énergie la parcourir. Certes, elle n'avait aucune envie de se lancer dans un bain de foule en rejoignant Max, mais elle ne pouvait s'empêcher de danser sur place au rythme de la musique. Elle essayait de se concentrer pour saisir le sens des paroles des chansons, mais celles-ci étaient peu compréhensibles, à cause de l'acoustique de la salle, des enceintes saturées et de l'essoufflement du chanteur qui sautait sans arrêt. Sans doute, étaient-elles porteuses d'un message anarchiste et chargées de mépris envers le système, mais Sandrine n'en avait que faire, elle était là pour passer une bonne soirée et découvrir une facette cachée de la société. Max revint à la fin du concert avec le T-shirt d'un des groupes car le sien était trempé de sueur. Les gens commençaient à délaisser la piste de danse, se faisant à l'idée que leurs acclamations ne feraient plus revenir les musiciens pour une dernière chanson. "On y va avant que les CRS débarquent ? " dit Max avant de se diriger vers la porte. Sandrine le suivit, amusée. Ils se frayèrent tous les deux un chemin vers la sortie. A l'extérieur deux policiers, sans doute appelés par des citoyens apeurés par la population du concert, regardaient les personnes quitter la salle. Visiblement, ils étaient juste là pour se montrer, afin que tout se passe dans le calme. "Ils sont pas en retard¿ Viens, on va passer par là." . Max tira Sandrine par le bras et l'amena dans une petite ruelle qui longeait la salle des fêtes. Alors qu'ils étaient au milieu des maisons, deux silhouettes apparurent à l'extrémité du passage. Une voix qui semblait familière à Max se fit entendre derrière eux : "Alors, c'est toujours moi le gland ? " Le crâne rasé s'approcha du couple, suivi de près par un individu aux cheveux longs. Max jeta un coup d'¿il derrière lui et vit une troisième personne qui entrait dans la ruelle, leur bloquant le passage. A quelques mètres, l'homme s'arrêta et regarda Max avec un sourire. "Tu dis plus rien ? " Sandrine sentit tous ses muscles se crisper de peur. Comme la dernière fois, il balança un crochet du droit. Mais là, Max, d'un geste rapide se baissa pour l'esquiver. Il donna un solide coup de poing dans le foie de son adversaire. Celui-ci se plia sur lui-même de douleur. Max n'hésita pas une seconde et le frappa au niveau de la pommette droite. Le coup fit choir son agresseur. Il eut le temps de donner deux violents coups de pied dans ses côtes avant qu'un des acolytes ne se jette sur son dos pour l'immobiliser. Max essaya de se débattre mais la prise était trop forte. Le deuxième le frappa au visage, plusieurs fois, avant de se raidir et de tomber au sol, se tenant les parties génitales. Sandrine apparut derrière lui. C'est la première fois qu'elle était obligée d'infliger ça à quelqu'un. Elle ne put détacher les yeux de sa victime qui se tordait de douleur au sol. Max poussa violemment sur ses jambes et se projeta dos au mur. Son agresseur, surpris par le choc, lâcha légèrement la prise. Max balança alors sa tête en arrière dans un rapide mouvement. Un léger craquement lui fit comprendre qu'il avait trouvé le nez de son attaquant et que visiblement, il aurait beaucoup plus de mal à combattre à présent. En effet, lorsque Max s'avança, son corps tomba dans un râle de souffrance. A ce moment, deux ombres se dessinèrent à l'entrée de la ruelle. "Qu'est ce qu'il se passe ici ? Ne bougez plus !" Max prit la main de Sandrine et la tira : "C'est le moment d'y aller" . Elle ne mit pas longtemps à reprendre ses esprits et se rendit vite compte que c'était vraiment le moment d'y aller. Elle se mit alors à courir le plus rapidement possible aux côtés de Max, enchaînant plusieurs rues et croisements pour disparaître dans la ville. Au coin d'un bâtiment, à l'abri de la lumière des lampadaires, Max fit signe à Sandrine de s'arrêter. Elle s'exécuta, sans se laisser prier, elle était à bout de force. Elle s'appuya au mur quelques instants pour reprendre son souffle et ses esprits. Quand ce fut chose faite, la colère la gagna et elle ne put s'empêcher de gifler cet homme qu'elle connaissait finalement pas tant que ça et qui lui avait fait la peur de sa vie. Le bruit de la main qui claqua sur la joue de Max résonna dans la rue. Il ne parut cependant pas réagir. Et alors qu'elle allait se mettre à crier sur Max, elle sentit quelque chose de visqueux au bout des doigts. Faisant deux pas en arrière pour se mettre dans la lumière, elle vit qu'elle avait du sang sur la main. "Merde¿ Max, je suis désolée. T'es blessé ? " Il se tourna vers Sandrine mais ne répondit rien. Sentant la panique la gagner, elle le tira par le bras pour le mettre à la lumière. Son arcade sourcilière gauche était éclatée sur une large moitié ; le sang avait coulé sur la joue et avait souillé son T-shirt. Elle vit que la blessure était peu profonde et ne saignait quasiment plus, mais ce qui la choqua le plus était le sourire satisfait qui ornait le visage de son ami. Elle soupira, puis s'approcha de lui et le regarda dans les yeux. "Max ? Pourquoi tu fais ça ? " Les secondes qui suivirent furent silencieuses. Sandrine posa sa tête contre son épaule et sentit la chaleur de Max qui la réchauffa au plus profond de la nuit. Elle ne vit pas le sourire de Max s'effacer tandis qu'il réfléchissait à cette question, que d'habitude il évitait de se poser. Il finit par dire, tout doucement, comme pour lui-même : "Je crois que j'en ai besoin¿ pour me sentir vivant." Il posa une main dans son dos et la serra contre lui, pour la réconforter. Leur étreinte dura un long moment, jusqu'à ce qu'il lui dise à voix basse : "Je te raccompagne." Sandrine se surprit à regretter ce moment de douceur tandis que Max reculait. Il lui fit un petit sourire amical puis se mit à marcher d'un pas tranquille. Elle se joignit à lui, et dans un silence religieux ils parcoururent la ville, jusqu'à l'immeuble de Sandrine. *** Plusieurs semaines passèrent sans que Sandrine n'ait de nouvelles de Max. Elle eut envie de retourner au squat le voir, mais avait peur de le déranger. Elle ne savait toujours pas si c'était vraiment une bonne chose qu'ils se soient rencontrés. Elle préféra laisser passer un peu de temps, tout en espérant que cela lui remette les idées au clair. Alors qu'elle s'était presque convaincue que Max risquait de lui apporter plus de problèmes que de bonnes choses, un événement horrible, inattendu, le ramena dans sa vie. C'est en lisant le journal qu'elle tomba sur une bien triste nouvelle : Karim venait de décéder des suites "d'une longue maladie" . Il lui arrivait parfois de parcourir la rubrique nécrologique, plus motivée par une curiosité un peu morbide que par l'idée de trouver l'annonce mortuaire de quelqu'un qu'elle connaissait. Le choc fut violent. Elle ne s'attendait pas à ce que la vie se rappelle à elle de manière si brutale. Elle s'assit, le souffle coupé. *** Vêtue de noir, Sandrine serrait dans ses mains une rose rouge, marchant à quelques dizaines de mètres derrière le cortège. Elle ne connaissait personne parmi la famille et les amis de Karim. D'ailleurs, lui-même, elle ne l'avait croisé qu'une seule fois. Elle aurait pensé que Max serait là pour lui rendre un dernier hommage, mais finalement, elle n'était pas si surprise que ça qu'il ne soit pas venu. Ils n'avaient jamais eu l'occasion de parler religion, mais elle l'imaginait athée au plus haut point. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas été confrontée à la mort et voir cet enterrement l'avait ramenée dans une réalité bien dure. Elle resta au loin pendant toute la durée des funérailles, perdue dans ses pensées, regardant les gens, la tête baissée, les yeux brouillés par les larmes. Voir tous ces gens effondrés par cette disparition lui brisait le c¿ur. L'imam prononça quelques paroles puis des membres de la famille déclamèrent des hommages à leur frère, cousin, neveu, disparu. La cérémonie se finit, le cercueil fut descendu, puis recouvert par une dalle. Tout le monde passa devant la tombe et se recueillit un bref instant, puis les gens quittèrent le cimetière. Sandrine attendit qu'il n'y ait plus personne pour s'avancer. Elle resta figée, les yeux rivés sur la photo qui ornait la pierre tombale. Tandis qu'elle contemplait cette image troublante de Karim, au sourire si joyeux, des bruits de pas se firent entendre dans les graviers. Elle ne se retourna pas ; elle savait au fond d'elle qu'il allait venir. Max s'approcha de Sandrine et se tint quelques instants dans son dos, regardant la tombe par-dessus son épaule. Après un long silence, il murmura : "Tu vas me manquer mon pote" . Sandrine s'approcha alors de la tombe et déposa d'un geste lent sa rose. Elle revint à côté de Max, voulant lui dire à quel point elle était désolée que son ami soit mort, mais rien ne voulut sortir de sa bouche. Lui, observait la photo, assailli par les souvenirs. De longues minutes passèrent, puis sans rien dire, Max s'avança vers la tombe, poussa délicatement les pots et bouquets de fleurs ainsi que les écriteaux de marbre pour se faire un peu de place et s'assit. Sandrine écarquilla les yeux, se demandant ce qu'il était en train de faire. Il sortit une bouteille de whisky, précisément celle qu'il avait dérobée à la fête de Sandrine et la posa sur la tombe. Il se tourna vers la jeune femme et lui dit : "Viens, buvons en l'honneur d'un ami qui nous a quitté." Sandrine eut un moment d'hésitation, elle semblait un peu horrifiée par le fait de s'asseoir à quelques mètres au-dessus d'un cadavre. Max but une bonne gorgée directement à la bouteille et la lui tendit. Elle la regarda puis la saisit en faisant une petite moue indécise. Elle but à son tour. Le liquide alcoolisé lui brûla un peu la gorge, la faisant tousser. Pendant qu'elle se remettait tant bien que mal, Max reprit la bouteille. "La première est toujours un peu dure à passer mais tu verras, les suivantes iront beaucoup mieux." Il lui fit un clin d'¿il et rebut. La sensation de brûlure mit quelques instants à disparaître de la bouche de Sandrine. Elle essuya la larme qui commençait à perler au coin de son ¿il et choisit finalement de se joindre à Max et de s'asseoir à côté de lui. Quand il lui retendit la bouteille, elle hésita brièvement mais céda à la tentation. Elle prit cependant soin cette fois-ci de ne faire couler qu'une faible quantité de whisky. Une fois avalée, elle se tourna vers son ami. "Tu l'as connu comment ? " Max fixa le liquide ambré dans son enveloppe de verre, se remémorant la première fois qu'il avait vu Karim mais surtout la première chose qu'il lui avait dit : "c'est un peu pourri ça, non ? " . Il se tourna vers Sandrine : "Je l'ai croisé lors du vernissage de l'expo d'une copine qui habite dans un squat que je fréquentais à l'époque. Elle faisait des structures plus ou moins glauques avec des poupées de nourrissons. J'étais venu seul et il fallait que je trouve quelqu'un pour parler d'une ¿uvre qui m'avait interpellée. On a tout de suite accroché, on a passé une grande partie de la nuit à débattre, de choses et d'autres. On est devenu très proche, je savais que je pouvais tout lui dire de mes problèmes et lui pouvait compter sur moi à chaque instant pour le soutenir dans son combat contre sa maladie." Il soupira puis but une longue rasade pour essayer de faire passer le goût amer qu'il avait dans la bouche. Le calme retomba sur le cimetière, le seul bruit qu'on pouvait entendre était le verre qui entrait en contact avec la pierre lorsque quelqu'un reposait la bouteille. L'alcool faisant doucement mais sûrement son effet, Sandrine se sentit le courage de poser une question qui l'avait tourmentée depuis le moment où elle avait parlé avec Max pour la première fois. "Pourquoi tu vis comme ça, hors du système ? " "Tu veux dire : pourquoi je vais pas travailler tous les jours pour engraisser mon patron, pourquoi je ne rentre pas tous les soirs à la même heure chez moi, fatigué, pour croiser ma copine, elle aussi exténuée, et passer une soirée à s'abrutir devant la télévision en essayant vainement d'oublier notre quotidien pourri ? " Il reprit sa respiration, regardant Sandrine droit dans les yeux : "La société veut que tout le monde ait le même parcours, même si chacun a l'impression de faire des choix, au final, il se passe toujours plus ou moins la même chose. Nos dirigeants font ça pour mieux nous contrôler et pour pouvoir faire ce qu'ils veulent sans que nul ne dise rien. Je ne veux pas être un simple mouton dans un enclos !" "J'ai entendu parler deux de mes amis, qui disaient qu'au mois de mai, les gens se révolteraient, en souvenir de mai 68. Tu crois que c'est possible ? Que les gens vont faire la révolution ? " "La révolution fait fantasmer les gens¿ Ils repensent à deux cents ans en arrière et imaginent leurs dirigeants guillotinés. Mais cela n'arrivera plus jamais. Le monde est devenu égoïste. L'individu est obnubilé par son propre bien-être, son confort¿ et parfois, sa famille. Il faudrait de la solidarité pour mener une révolution mais chacun ne pense qu'à ce qu'il pourrait perdre si la France sombrait dans l'anarchie. Tu imagines si les gens perdaient leurs télévisions ? Qu'est ce qu'ils deviendraient, livrés à eux-mêmes ? " Sandrine regarda dans le vague en pleine réflexion. Max reprit de plus belle : "Un précepte de l'ancien temps disait : "Diviser pour mieux régner" . J'imagine qu'à l'époque, cela voulait dire qu'il valait mieux faire en sorte que les chefs barbares soient ennemis entre eux afin qu'ils ne s'allient pas pour renverser le pouvoir en place. De nos jours, l'état n'a même pas besoin de trouver un moyen de nous diviser, les gens le font tout seul en ne pensant qu'à eux. L'individualisme tue tout espoir de voir la population se soulever, tous ensemble, unis. Au final, les gens dépensent toute leur énergie pour que tout reste immobile !" "A ton avis, rien ne peut plus faire changer le monde ? " "Tu le souhaiterais ? " "¿" "Tu vois, en parlant avec toi, je suis arrivé à changer un peu ton état d'esprit. Je t'ai brièvement ouvert les yeux sur la face cachée de la société actuelle. J'aime penser qu'un jour quelqu'un arrivera à bouger les foules, à leur montrer les atrocités qui sont commises au nom du profit. Un vrai meneur qui saurait rallier le peuple pourrait peut-être faire changer les choses¿" "Tu veux dire qu'au fond de toi, tu aurais de l'espoir ? " Max but une longue gorgée de whisky, puis ne put empêcher tous ces mots de sortir de sa bouche. Avec l'alcool, il n'arrivait plus à s'arrêter, il contenait depuis longtemps tellement de rage et d'incompréhension. "Les gens sont devenus lâches. Si leur voisin fait trop de bruit, ils vont appeler la police plutôt qu'aller sonner à la porte. Ils sont devenus asociaux¿ ils veulent voir le monde entier sans même connaître leur voisin. Les médias leur font croire qu'il faut être beau, intelligent et plein d'argent pour être heureux. Ils n'arrivent pas à se rendre compte de la chance qu'ils ont déjà, d'avoir tout ce qui les entoure. Ils vont toujours chercher à avoir plus, sans se rendre compte que parfois, avec moins, ils seraient plus heureux. Quand ils voient un trisomique, ils éprouvent de la pitié, plaignant les parents, sans pouvoir imaginer que même s'il a un lourd retard mental, il peut être heureux¿" Sandrine ne prononçait plus un mot, elle buvait les paroles de Max, essayant d'assimiler sa vision de la société, de la vie. Certaines de ses phrases lui faisaient l'effet d'une décharge électrique lorsqu'elles lui révélaient une nouvelle vérité. Subjuguée, elle l'écouta longuement¿ *** Max se réveilla en sursaut. Il était dans un lit confortable, recouvert par une couette douillette. Il sentait des picotements au bout des doigts de sa main droite, sans doute à cause de la personne qui s'était endormie dessus. Il la repoussa doucement pour extirper son bras, puis regarda un instant son visage paisible en se demandant comment ils en étaient arrivés là. Il ressentit un bref pincement au c¿ur ; il s'était dit qu'il ne devait pas faire ça, que ça changerait beaucoup de choses¿ Il s'en voulait un peu d'avoir succombé à ses hormones, de ne pas avoir su y résister. Il se leva alors, poussant la couette, toujours en douceur pour ne pas la réveiller puis enfila en hâte ses vêtements. La fin de la soirée était assez floue, il se souvenait avoir ramené Sandrine puis n'avait que quelques brefs flashes où il se voyait boire avec d'autres personnes qu'il ne reconnaissait pas¿ Tant pis pour le souvenir de la soirée, il essayerait de le retrouver plus tard. Pour le moment, il se dit qu'il valait mieux qu'il parte avant qu'elle ne se réveille. Il lui glissa juste un petit mot d'adieu avant de quitter la chambre : "Ciao Alicia." *** … *** Sandrine était dans la cuisine, devant un bol de café. Ses cheveux ébouriffés et les restes de son maquillage de la veille trahissaient sa gueule de bois. Quand elle vit Max, elle baissa la tête, l'air visiblement énervée. Il se servit à son tour du liquide couleur ébène et vint s'installer à la table. Il hasarda un petit "salut" , mais Sandrine, vexée, se leva, prit son bol et s'enferma dans sa chambre. Max soupira, but une gorgée de café puis se dirigea vers la porte qu'elle venait de claquer et l'ouvrit violemment. "Faut qu'on parle !" Elle le regarda un bref instant mais, tentant de fuir la discussion, se glissa entre Max et le mur en direction de la sortie. Max plaqua sa main contre la paroi, lui barrant le chemin. Il avait un regard dur et son visage aux multiples cicatrices était crispé par la contrariété. Il aurait pu faire peur à n'importe quelle jeune femme, mais Sandrine n'avait pas peur, elle lui en voulait juste. "Sandrine¿ Je suis d'un autre monde¿ Dans mon monde, tomber amoureux est dangereux et très souvent douloureux. Hier soir, je n'ai juste cherché qu'un réconfort futile auprès d'un plaisir charnel éphémère¿ Ne me juge pas." Il enleva sa main libérant le passage, mais Sandrine ne bougea pas. Il reprit : "Je crois qu'il aurait mieux valu que nos chemins ne se croisent jamais. Adieu Sandrine." Max partit d'un pas traînant vers la porte de l'appartement. Arrivé vers le seuil, il se tourna de nouveau vers Sandrine. "Mais n'oublie jamais qu'il y a un autre monde qui existe, différent du tien, dans lequel les gens sont conscients de ce qu'il se passe vraiment et luttent contre cela." Sandrine l'observa puis ne put se retenir. Elle s'élança vers lui et le serra dans ses bras, étreinte qu'il lui rendit. Il caressa doucement sa joue et la regardant au fond des yeux un instant, puis se dégagea et ouvrit la porte d'entrée. Il la passa en disant un vague "salut" , sans se retourner. Sandrine regarda la porte se fermer. Elle murmura, d'une voix tremblante : "Adieu Max¿" , tout en sentant une larme qui se formait au coin de son ¿il et qui se mettait doucement à perler le long de sa joue.
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249106
b
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