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Une situation embarrassante.

Témoignage d'internaute trouvé sur psychologies
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Franz m'attendait, frissonnant dans la fraicheur matinale. Je le trouvai splendide. Il s'était coiffé et ses mèches blondes, un peu rebelles, en revenant sur son front, lui donnaient un air de jeune premier. Il me serra la main et nous attendîmes l'arrivée des autres élèves. Un par un ou par petit groupes, ils venaient nous rejoindre. Certains s'émerveillaient de notre tenue. Nous leur racontions en quoi consistaient les activités au campement et ils nous répondaient que ça leur donnait envie d'y venir à leur tour. Nous parlions des grands jeux, du camouflage, de l'entraînement au tir… D'autres, comme Steiner par exemple, nous évitaient. Il y avait sans doute des fils de communistes parmi eux. Enfin, Herr Schnitz vint ouvrir. Il ne manifesta pas de surprise en nous voyant. Distrait comme toujours, il se contenta de tourner la clé, pousser le portillon et se poster dans la cour en bourrant sa pipe. Pendant quelques minutes, nous continuâmes notre exposé. Franz relatait les moments passés autour du feu, les chansons, les marches dans la forêt, et les copains étaient enchantés de notre récit. Puis la cloche sonna. Nous nous regroupâmes en rang, comme à l'ordinaire. Fräulein Strücke vint nous chercher. Elle se préparait à nous faire signe d'entrer, quand elle se figea. Elle croisa les bras, s'approcha : - Qu'est-ce que c'est que cette tenue ? Franz lui répondit, sur un ton neutre : - C'est notre uniforme du Jungvolk, Fräulein. - Je n'apprécie guère cette plaisanterie. Vous vous payez ma tête ? - Pas du tout, Fräulein. Nous faisons partie de la section Nationale socialiste de Detmold. - Je vois… et vous en êtes fiers, je présume. Vous avez l'air fin, comme ça. Vous comptez assister au cours déguisés de cette manière ? Il lui décocha un sourire assassin : - Et pourquoi pas ? Le règlement s'y oppose-t-il ? Elle eut un léger mouvement de recul. Elle ne s'attendait peut-être pas à tant d'assurance, d'effronterie. Ou alors elle ne savait pas si les codes en vigueur lui donnaient raison. Elle claqua la langue, se retourna. Nous empruntâmes le couloir. Arrivés devant la salle, elle nous fit mettre sur le côté. Nos camarades prirent place, dans un brouhaha de murmures, de chaises raclant le sol. - Suivez-moi. Elle nomma un responsable, exigea qu'il n'y eût pas de chahut en son absence. Puis elle nous entraîna jusqu'à la classe de Herr Hoffmann, le directeur. Celui-ci avait laissé sa porte ouverte. On l'entendait de loin, avec sa voix suraiguë, un peu étranglée. Il énonçait un problème d'arithmétique. Posté sur l'estrade en bois grisâtre, tournant le dos à son public, il était en train d'écrire au tableau. Comme toujours il se dandinait, tel un poussah. Il avait eu la curieuse idée de mettre une craie sur son oreille, et ça lui donnait un air comique, irréel. Sans doute l'avait-il oubliée là. On aurait dit un commis boucher, un plombier. Il surprit mon regard amusé et y rétorqua par une oeillade venimeuse. Sa collègue prit la parole : - Herr Direktor, ces deux élèves ont pris la liberté de venir à l'école dans cet accoutrement. Je vous avertis que je ne les recevrai pas dans ma classe. Voulez-vous les prendre dans la vôtre ou doit-on les faire renvoyer chez eux ? Elle le fixait avec un éclat perçant dans les yeux. Ses lèvres tremblaient, je ne l'avais jamais vue ainsi. Il y avait dans son intonation un chevrotement qui la rendait fragile, mais en même temps une inflexion résolue, quelque chose de déterminé qui le fit hésiter. Les doigts encore posés sur la surface d'ardoise, il finit par marmonner : - Mmm… Oui, je comprends. Nous ne pouvons pas les lâcher dehors, nous en sommes responsables. Et les accueillir au milieu des autres, ce serait créer un précédent… Ecoutez, je propose qu'on les confie à la garde de Gryszpan. Laissez-les moi jusqu'à la récréation, après j'irai le voir. Elle donna son assentiment et s'en fut retrouver ses ouailles. Hoffmann nous expédia au fond de la salle en nous demandant de mettre à jour nos devoirs. Quoi que nous fassions, il ne voulait pas nous entendre. Je me retrouvai à côté de Birkopf, un crétin que j'avais déjà croisé dans la cour. Il me gratifia de son sourire de demeuré, ponctué d'un gloussement auquel je ne répondis pas. De temps en temps, il me donnait des coups de coude, tandis que j'avais ouvert un livre de mathématiques, qu'en réalité je ne lisais pas. J'essayais de laisser mes pensées divaguer, mais Birkopf me harcelait constamment, me rappelant son existence aussi encombrante qu'inutile. Franz avait atterri sur un banc vide près du radiateur et, la tête dans les mains, il montrait ouvertement qu'il ne faisait rien et n'avait pas l'intention de travailler. Je l'appelai muettement au secours, me faisant comprendre tant bien que mal. Il finit par repérer le manège de mon voisin, et me demanda d'attirer son attention. Birkopf se tourna vers Franz ; celui-ci lui montra son poing, mima le geste de lui boxer la figure. Birkopf avait beau être un peu arriéré, je suppose qu'il saisit le message car il cessa de me tourmenter. Tout le monde savait dans l'établissement que Franz était mon protecteur ; rares étaient ceux qui osaient s'y frotter. A la coupure de dix heures, Hoffmann nous amena à Gryszpan. Nous prîmes un corridor que nous ne connaissions pas. On y accédait par une porte que nous avions toujours vue fermée. Le directeur fouilla sa poche, en sortit un trousseau, ouvrit. De l'autre côté, c'était la même couleur verte, laide et déprimante, qui cloquait par endroits. Nos pas résonnèrent dans un hall éclairé par des carreaux dépolis. L'employé était là, à nettoyer les escaliers qui menaient à son appartement de fonction, au-dessus de la classe de Herr Schnitz. Pendant que nous montions, Franz lança à voix haute : - Je ne veux pas aller chez Gryszpan. Notre place est avec les autres, en bas, pas chez ce vieux dégénéré. Sans se retourner, Hoffmann, qui se tenait à la rampe, lui renvoya : - Tu feras ce qu'on te dit, c'est tout. Pendant qu'il répondait, courbé en avant, je remarquai qu'il avait toujours sa craie sur l'oreille. Il était ridicule, avec sa bedaine, ses grosses fesses et ses chaussures noires vernies, à bouts pointus. Le concierge, voûté, s'appuyait sur son balai. Il enleva sa casquette, plein de déférence. Hoffmann le rejoignit sur le palier : - Gryszpan, je vous confie ces deux-là, jusqu'à midi. Voyez ce que vous pouvez en tirer. Le vieil homme nous regarda, ne sachant quelle contenance adopter. Hoffman nous laissa ainsi, en haut des marches. Il redescendit, claqua la porte. Nous entendîmes la clé tourner dans la serrure. Ce grincement avait quelque chose d'oppressant. Nous étions bouclés avec ce vieux type qui nous fixait gauchement, avec un sourire édenté. Il finit par tourner les talons, entrer dans sa tanière. Nous hésitâmes et comme la porte restait entrebâillée, nous le suivîmes.
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268921
b
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