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Témoignage d'internaute trouvé sur france2
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C'est un torrent qui dégringole des premières vraies hauteurs des Pyrénées, au Pays Basque.

Une eau presque toujours cristalline, ne cachant rien des profondeurs, des galets des rapides ou des plages de gravier.

Une eau froide et sauvage, à l'ombre des crêtes ou des bords, sortie du flanc de la montagne, quelques kilomètres en amont.

Tantôt claire, tantôt sombre, elle joue avec la lumière, la pente et les cailloux roses jusqu'au confluent.

Tantôt brutale et mugissante, tantôt délicate et doucement bruissante.

Sur les parois ou les versants de la gorge poussent la fougère, le chêne, le hêtre et le châtaigner, souvent jusqu'au bord de son lit, en compagnie des aulnes et des noisetiers. A midi en été, on y est à l'ombre et quand souffle une brise légère, on est délicieusement rafraîchi. Alors on s'assied sur une pierre, à côté d'une fleur, on boit de l'eau et on est heureux.

Dans le courant nagent les truites, et dans les endroits plus calmes les vairons, les anguilles, les chabots, les écrevisses, les têtards…

Sous les cailloux se cachent des larves d'insectes : perles, phryganes, libellules, éphémères de nombreuses espèces et gammares…

Leur présence continue mais discrète est révélée les soirs d'éclosion, quand on croit qu'il neige vers le ciel, quand, dans les "plats" , la surface lisse de l'eau est animée par les ronds que font les truites en poussant du bout du museau pour saisir les éphémères émergeantes. Les chauves-souris se mêlent alors au festin, rasent l'eau et virevoltent, comme des ombres de papillons.

L'été, les libellules filent, passent et repassent le long des bords ou sur les laissées d'eau.

J'y ai rencontré la couleuvre vipérine, la couleuvre à collier, la "verte et jaune" , la vipère péliade, l'écureuil, la salamandre tachetée et les tritons ponctué et alpestre, la loutre, la martre et la genette.

Le cincle plongeur, le martin pêcheur dont les vols similaires m'intriguaient.

Un temps, je m'imaginais que l'un était la femelle de l'autre, sans trop savoir lequel.

J'étais jeune et ils n'étaient que des "bêtes" que personne ne m'avait appris à connaître. Mais tant de diversité et de rencontres me firent, avec le temps, donner leur nom à la plupart des habitants de cet endroit.

Plus haut dans le ciel, planent les vautours fauves et les milans, et parfois même le gypaète, le percnoptère et le circaète.

Perché sur un arbre mort planté au flanc de la pente abrupte et surmontant la gorge, j'ai vu le faucon pèlerin.

Le crécerelle niche dans les falaises en surplomb, à proximité des vautours fauves et des grands corbeaux… Le faucon hobereau vient chasser les libellules, les hirondelles de rocher ou les chauves-souris au "coup du soir" .

La nuit, la lune et les étoiles éclairent les montagnes qui deviennent bleues à l'ombre et blanches à la lumière.

C'est la musique de l'eau accordée avec celle du vent et les stridulations des criquets, des courtilières, des sauterelles ou de l'engoulevent qui niche dans les fougères au-dessus des arbres, pendant qu'une brise douce et parfumée, venue d'Espagne vous caresse le visage. C'est l'haleine froide du torrent qui vient rafraîchir la nuit. Dans les creux que ses crues ont gravés dans le verrou de la roche et dans l'eau qu'elles y ont abandonnée, à l'ombre des aulnes, chantent les grenouilles. L'écume des remous et des chutes saisit la faible lumière et devient phosphorescente. Les pierres aussi paraissent blanches et argentés les arbres morts qui dominent les pentes.

Quand j'y reviens aujourd'hui, les souvenirs affluent. Presque à chaque pas, des images sont attachées, des couleurs, des sons, des odeurs, des sensations.

Un épervier vint un jour sous mon nez "voler dans les plumes" d'un cincle qui ne dut son salut qu'à un virage très serré.

Un soir, à la tombée de la nuit, alors qu'il faisait déjà très sombre et que, immobile, j'attendais, dans mes doigts pinçant le fil de ma ligne, les "tocs" annonciateurs d'une belle mouchetée, je vis une ombre longue et dansante arriver sur les galets et se couler dans l'eau. Elle disparut pendant quelques secondes, puis une tête ronde et plate, suivie d'un dos et d'une queue longs et souples émergea au milieu du "gours" .

C'était une loutre.

Pétrifié par l'émotion, le souffle coupé, je pus l'observer musarder devant moi pendant quelques minutes, avant qu'elle ne disparaisse dans l'obscurité.

Une autre fois, je trouvai une couleuvre vipérine en train d'avaler laborieusement une petite truite. Ou un écureuil que je ne vis pas arriver : je le découvris en relevant la tête, alors que je m'apprêtais à relancer ma mouche, bien roux, incroyablement fin et gracieux. Il se déplaçait par petits bonds légers, rapides et saccadés, soulignés par les ondulations successives de sa queue et de son dos.

Au même endroit, je vis un jour passer un couple de crapauds dans une folle étreinte, emporté par le courant puissant et glacé, apparemment indifférent au danger.

Dans cet endroit un peu à l'écart, il se passait toujours quelque chose.

Et partout, il y avait les parois roses et grises, vertigineuses, l'ambiance du fond de la gorge, avec ses rocs et la puissance de l'eau, les lignes du vert, du gris et du bleu des arbres, le parcours sinueux des courants entre les pierres et les rocs mouchetés de lichen et de mousse.

L'eau lente et profonde, où le fond ne disparaissait que dans les gours en dessous des parois abruptes…

L'eau légère et agile qui passait en glissant sur des lits de gravier avant un rapide.

La lumière de quelques rayons obliques qui capturait les embruns au pied des arbres.

J'étais jeune, je n'avais pas d'appareil photo, ni aucune de ces choses modernes avec lesquelles on croit pouvoir maîtriser le temps en fixant les moments heureux et en les mettant dans des boîtes.

On ne peut traiter de la sorte les émotions, et tout ce que l'on a ressenti. Encore qu'avec un peu de talent, certains photographes, certains peintres peuvent saisir et témoigner de la beauté de ce qu'ils regardent.

Je regrette pourtant de ne pas avoir alors pu faire de photos et surtout de n'y avoir pas pensé. A quinze ans, comment aurais-je pu deviner ce qui allait se passer ?

Aujourd'hui, j'aurais de quoi montrer la partie objective des choses …

Entre le chemin et le bord du torrent, il y avait autrefois un petit bout de prairie, entouré de rochers et d'arbres. A côté, il y avait (il y a toujours) un petit pont, qui enjambe la partie la plus sauvage et la plus belle du torrent. Là, il y a une couche de roche compacte qui barre la gorge. Sur trois cent mètres, l'eau coule entre les deux hautes lèvres de la faille qu'elle y a creusée. Il y a des "marmites de géant" .

Elles sont le fruit du travail circulaire des remous lors des crues (très fréquentes). Le courant tourbillonnant entraîne alors sur le fond des cailloux qui l'usent et l'érodent.

Comment parler de l'émotion que je ressentais là….

La beauté de la tranchée polie de l'eau dans le roc, la profondeur limpide et verte, le rugissement du courant qui faisait vibrer le sol pendant les crues d'orage.

A ce petit bout de prairie se rattachent des souvenirs heureux…

Aujourd'hui, il est enterré….sous un remblai tassé, nivelé et revêtu qui sert de parking. Rien n'a ému et retenu ceux qui l'ont détruit.

Maintenant qu'il est bien tard, je fais des photos. Désespérément. Parce que je ne le fis pas quand j'aurais du le faire.

Qui sait ce que sera encore l'avenir de cet endroit ? Jusqu'où cela ira-t-il ?

Je reviens régulièrement rendre visite à ce vieil ami qui m'a tant donné et qui a fait de moi ce que je suis.

Je me rappelle ces journées, dont je revenais ivre d'air, de lumière, de beauté et de liberté.

Même de belles photos ne peuvent en rendre compte. Cela d'ailleurs ne peut se compter. Cela peut-il se conter ?

J'ai rencontré ce torrent alors que je découvrais la pêche.

Les truites y étaient nombreuses, mais je n'en attrapais pas souvent.

Et pourtant j'y revenais sans cesse.

Quand j'y parvenais, je tremblais quand je les sortais de l'eau, alors qu'elles y étaient souvent invisibles, cachées par le relief de la surface dans les courants ou par la profondeur et l'ombre des bords.

Elles étaient dorées et nacrées, avec des points rouges et noirs sur les flancs. Ou alors, elles avaient le dos noir et les flancs bleus gris avec de gros points rouges. J'ai su plus tard que ces truites noires, déjà plus rares que les autres à cette époque, étaient en fait les truites d'origine naturelle d'avant les ré-empoissonnements effectués ailleurs par les sociétés de pêche.

Je partais très tôt de Bayonne afin d'arriver au lever du jour. La route qui me conduisait là-bas n'était pas très large et serpentait à travers une campagne magnifique et vivante.

Ce n'était pas encore une autoroute à travers la banlieue de Bayonne.

Elle remontait toute la vallée de la Nive.

Pendant que le ciel commençait à s'éclaircir à l'est, derrière les montagnes, j'avais le coeur battant, plein des promesses de la journée. Elle était bordée d'herbe et d'arbres et je traversais des villages encore endormis, aux maisons peintes, aux noms dont la sonorité me ravissait : Arrauntz, Ustaritz, Cambo, Itxassou, Louhossoa.

Chacun d'eux était une étape. A cette époque, ils étaient vraiment distincts. Il y avait quelque chose d'envoûtant, d'indéfinissable qui émanait de cette campagne que je traversais pour aller au-delà, dans le profond sauvage de la montagne.

J'arrivais encore dans la pénombre et laissais mon cyclomoteur prés du petit pont qui marquait la fin de la petite route. Au-delà, c'était un chemin étroit qui longeait en hauteur le cours du torrent. Il menait à la frontière et à quelques fermes isolées. Je croisais de temps en temps leurs habitants qui allaient au village et venaient par ce sentier, accompagnés d'une mule ou d'un âne. Je partais à pied longeant ou empruntant le lit, quand la profondeur le permettait. A certains endroits, à chaque pas que je faisais dans l'eau, j'apercevais des truites qui s'enfuyaient. Je voyais le soleil monter derrière le Baigurra et le fond de la gorge s'éclairer peu à peu, dans une atmosphère un peu brumeuse.

J'écoutais le bruit de l'eau, celui du vent et le chant des oiseaux. Je suivais le vol des éphémères, qui parfois se posaient sur moi ou celui de petites perles jaunes que j'imitais avec du fil, des plumes et un hameçon.

Je pêchais en remontant vers l'amont, capturant quelques truites que je déposais au fond de mon panier garni de menthe, comme me l'avait appris mon grand-père maternel.

L'odeur des truites mêlée à celle de la menthe, de la montagne et du "vent d'Espagne" , c'était le parfum de ces journées magiques.

De temps en temps, un rayon de soleil se faufilait entre les rochers et éclairait le fond d'une marmite de géant ou celui d'un "gours" , après un rapide, au bord d'une petite plage de gravier rose et blanc. L'eau cessait alors de paraître verte comme le verre et révélait le fond avec une précision extraordinaire.

Je n'y rencontrais que rarement d'autres pêcheurs avec qui j'échangeais quelques mots et apprenais beaucoup.

Je trouvais bien ça et là et rarement quelques traces de leurs passages : pochettes vides de bas de ligne, mégots de cigarette.

Mais cet endroit paraissait à mille lieues de la ville. J'aimais cette solitude et le sentiment de ne pouvoir compter que sur moi.

Je passais de longues minutes immobiles, de place en place. Cette immobilité, cette discrétion et cette vigilance que la pêche me dictait, m'ont sans doute valu ces rencontres mémorables avec les "bêtes" du torrent.

Celui que je voyais le plus souvent, c'était le cincle qui filait comme un missile en montant ou en descendant, faisant un crochet pour m'éviter en passant à bonne distance. Je trouvais ses pelotes de réjection, comme de discrètes signatures déposées sur les pierres émergées derrière lesquelles se tenaient les truites.

Il se posait parfois au milieu du courant et je le voyais alors faire de curieuses génuflexions et mettre de l'ordre dans son plumage. Ou bien il piquait une tête et disparaissait sous l'eau pour réapparaître sur un autre caillou, avec une petite proie dans le bec.

Pour moi aussi venait l'heure du casse-croûte. Je déballais les petits paquets que m'avait préparés ma grand-tante et je recherchais avec enthousiasme celui qui contenait une savoureuse et traditionnelle omelette aux piments. J'étais bien. Assis sur un rocher au bord de l'eau, sous un arbre, je ne faisais rien. Je regardais, j'écoutais, je sentais et respirais l'odeur de la rivière et les parfums de la montagne. Il y avait toujours quelque chose de nouveau et d'unique à observer, à ressentir.

Une découverte en entraînait une autre. En soulevant quelques pierres pour trouver des larves de phryganes, je découvris celles de la grande perle et celles des libellules.

Le visage du torrent changeait à chaque fois. Je l'ai connu à la fin de l'hiver, roulant des eaux rouges et puissantes. Parfois sous la neige, qui ne tenait pas longtemps mais qui transformait radicalement le paysage. A la fin de l'été, avec ses eaux au plus bas.

Et puis l'automne arrivait et avec lui la fermeture de la pêche et pour moi, beaucoup moins de loisirs. Mais je passais l'hiver avec des images plein la tête et l'attente fiévreuse du printemps.

Ainsi passèrent quelques années.

Heureuses.

J'étais naïf et croyais que tout cela durerait.

Un jour, je découvris des engins de travaux publics sur la petite route qui menait à la frontière de la gorge sauvage.

"Ils" étaient en train de l'élargir et de la goudronner. Partout je vis des arbres déracinés, d'énormes tas de terre. Le petit pré était déjà enseveli, écrasé par les machines. Comme je protestais et demandais quelques explications, on me dit qu'il fallait améliorer la voirie pour faciliter la vie et rompre l'isolement des gens qui habitaient en amont.

C'était imparable.

Ce jour-là, je pleurai.
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20926
b
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